Carl NORAC (auteur) et Mandana SADAT (illustratrice), Tupilaks !, Esperluète, coll. « Albums », 2025, 80 p., 25 €, ISBN : 9–782359-84–1947
Initialement, les tupilaks, figures de la mythologie groenlandaise, sont créés par un sorcier inuit. Pour façonner ces créatures mi-humaines mi-animales, il se sert d’éléments (os, tendons, peau, poils, dents, bois, etc.) issus de la faune locale (cervidés, renards, ours, orques, baleines, oiseaux, etc.) ; parfois aussi de fragments d’hommes (cheveux, ongles, etc.).
Les êtres hybrides ainsi amalgamés (plusieurs figures peuvent d’ailleurs s’y imbriquer) impressionnent par leur laideur et leur méchanceté apparente. Du haut de leur dizaine de centimètres, ils grimacent, effraient, se moquent, menacent. Car une redoutable charge occulte anime les tupilaks : leur créateur, par des rites secrets, les charge de nuire mortellement à un ennemi. Cependant, exercice de magie noire oblige, le retour de flammes existe. En effet, si la victime désignée se révèle plus puissante que l’instigateur du maléfice, les fétiches reviendront auprès de celui-ci afin de se libérer de leurs énergies macabres en le dévorant. Actuellement, l’art des chamans se dilue dans celui des artistes et des artisans, et les figurines modernes sont (généralement) dépourvues de leurs pouvoirs surnaturels. Sympathiques et fascinantes, elles se retrouvent parfois loin de leurs terres natales à amuser ou à effaroucher des yeux étrangers. « Je suis la mémoire qui cache un oubli qui cache une grande mémoire […] », susurre un tupilak.
Carl Norac possède une collection de tupilaks (la photo de certains d’entre eux image le carnet explicatif à la fin de l’album), « œuvre[s] d’artistes parfois inconnus ou de sculpteurs » (dont il cite les noms), qu’il choisit avec des critères propres : « Je cherche toujours ceux qui me font rire ou imaginer des histoires. Ou frissonner joyeux. » Leur compagnie lui a inspiré l’idée de raconter des histoires autour de leurs appellations, leur éduction, leur alimentation, leurs jeux, leurs pensées, leurs sentiments, leurs rêves. Dans de brefs textes, l’auteur, à son tour, leur donne vie. On découvre des taquins qui vibrent d’un besoin d’affection et de bonbons, des monstres aux compliments boiteux qui cachent leur sensibilité, des farceurs aux idées douteuses qui se délectent d’histoires, conscients qu’« [elles] nous sculptent. Toi aussi, parfois, des histoires font ce que tu es, mais tu ne le sais pas ». Une galerie de biscornus surgissant en pleine page ou dans un coin, dans un désordre joyeux, par le biais des fantastiques illustrations de Mandana Sadat.
Dans une conférence en 2022, l’artiste expliquait son intérêt tenace pour ces « petits détritus, ces petits déchets incongrus », ces « petits bidules perdus comme des cheveux dans la soupe, a priori insignifiants, usés, démembrés, méprisés, abandonnés » qu’elle rencontrait lors de ses balades dans la nature. Contrariée par cette pollution, elle a développé une technique pour les resignifier et les inscrire dans un nouveau cycle grâce à leur transformation en tampons poétiques. Par ce processus original, Sadat obtient un « résultat brut, surprenant et instantané » qui lui permet notamment de combiner les formes et de jouer avec les textures. Quel écho artisanal congruent, celui des figurines arctiques composites dans sa proposition graphique ! C’est ce que semblent approuver comme nous la Lune et le Soleil rouge, les nervals et les phoques, les harfangs des neiges et les méduses qui ajoutent du merveilleux à la banquise des Tupilaks !
Samia Hammami
Plus d’information
À la Foire du livre
- À la Foire du livre, Carl Norac proposera une rencontre interactive Un voyage vers Tupilak le vendredi 14 mars à 10h, 11h et 13h sur la scène 3 – Échappée livre.
- Le dimanche 16 mars à 13h au Chapiteau : lecture des albums Les histoires de Lola de Carl Norac et Claude K. Dubois.
