Il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que des mauvais cultivateurs

Brigitte MOREAU, Je m’appelle Ange et je ne suis pas un mon­stre, F dev­ille, 2024, 62 p., 9 € / ePub : 6,49 €, ISBN : 978–2‑87599–193‑5

moreau je m'appelle ange et je ne suis pas un monstreLe nou­veau micro-roman de Brigitte More­au com­mence en force avec son incip­it : « J’ai tué mon frère. Je ne le détes­tais pas. En fait, nous nous enten­dions plutôt bien. » Après avoir dîné avec lui, la nar­ra­trice, Ange, explique qu’elle a poussé son frère, Jean-Math­ieu, sous un camion et qu’il n’a pas résisté. C’est dans la salle d’attente du com­mis­sari­at de police, où elle attend de faire sa dépo­si­tion, qu’elle se plonge dans ses sou­venirs et nous aide à com­pren­dre les raisons qui l’ont poussée à ce geste extrême.

Depuis qu’elle est née, Ange a été l’objet du dégout de son père. Elle a appris dès son plus jeune âge à ne pas le déranger et ten­té en vain de gag­n­er son atten­tion et son appro­ba­tion. Lorsque son frère est né, son père s’est méta­mor­phosé, il est devenu souri­ant et affectueux, mais unique­ment avec Jean-Math­ieu. Après s’être éch­inée à prou­ver sa valeur à son père afin d’être digne de son amour, Ange s’est résolue à une évi­dence : il aime plus son frère qu’elle car ce dernier est respon­s­able de la trans­mis­sion du nom et de la répu­ta­tion famil­iale, Ange n’est qu’une fille, enten­dez un fardeau à mari­er, une con­trar­iété inutile.

La pro­fonde révolte qui a émergé face à cette injus­tice a forgé l’identité de l’héroïne. En oppo­si­tion à la vision pater­nelle, elle a décidé d’étudier les let­tres mod­ernes et a util­isé comme mod­èles les grandes autri­ces qu’elle admire. Lorsqu’elle pub­lie son pre­mier roman où ses valeurs appa­rais­sent, ses par­ents y voient une traitrise et un manque de recon­nais­sance, ils la chas­sent de leur mai­son, écrasés par la honte.

Si les piques et com­men­taires des étrangers éraflaient à peine ma cuirasse, ceux des mem­bres de ma famille allaient se fich­er droit dans mon cœur. Tous mes efforts pour plaire à mon père avaient fini par me don­ner le goût de l’étude, de la lec­ture, et surtout de l’écriture. J’ai con­tin­ué à me for­mer, à lire et à m’intéresser à des sujets divers et var­iés. Mais cette fois, ma moti­va­tion était tout autre : je voulais leur mon­tr­er que je pou­vais faire bien plus que de m’occuper d’une mai­son et cuisin­er des gâteaux. Ma déter­mi­na­tion était sans faille. En cela non plus, mon frère et moi n’étions pas égaux.

Mal­gré cette déchirure, Ange con­tin­ue à voir son frère de temps en temps. Elle ne lui en a jamais vrai­ment voulu d’être plus aimé qu’elle, il est d’ailleurs assez attachant, même s’il est plus effacé.

Le réc­it de Brigitte More­au nous offre un témoignage sans fard sur une réal­ité que l’on préfère élud­er : l’absence d’amour d’un par­ent. Ses pre­miers mots volon­taire­ment provo­ca­teurs nous invi­tent à nous oppos­er d’entrée de jeu à l’acte de la nar­ra­trice, mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lec­ture, on ne peut s’empêcher d’être touché par la lucid­ité et la déter­mi­na­tion d’Ange. Elle recon­nait l’impossibilité de forcer un par­ent à aimer son enfant, avoue sa révolte et son dés­espoir durant sa jeunesse, admet avoir cru être respon­s­able de cette absence d’amour lorsqu’elle était petite. Aujourd’hui, elle est dev­enue une femme sat­is­faite de vivre selon ses valeurs et assume ses choix, qui s’opposent en majeure par­tie à ce que ses par­ents lui ont trans­mis, ce qui ne l’empêche pas de douter, de ques­tion­ner ses con­tra­dic­tions, faisant ain­si ressor­tir son human­ité.

Longtemps, je me suis demandé si j’étais une mau­vaise fémin­iste […] Je n’acceptais pas qu’on me traite comme un être inférieur ni que la société et ma famille étab­lis­sent un périmètre pour ce que je pou­vais et ne pou­vais pas faire. Je n’étais ni plus faible, ni plus frag­ile que mon frère. Et surtout pas moins intel­li­gente. Pour­tant, je devais me ren­dre à l’évidence : j’appréciais quand Louis me tenait la porte et m’aidait à porter les sacs de cours­es trop lourds, quand il me lais­sait le dernier sushi alors qu’il en mourait d’envie, quand il posait sa veste sur mes épaules lorsqu’il me voy­ait fris­son­ner. La galanterie était-elle incom­pat­i­ble avec mes con­vic­tions ? Était-ce me trahir que de lui apporter le petit-déje­uner au lit pour prof­iter d’un moment de ten­dresse le dimanche matin ?

Alors, même si elle parait un peu froide, cette héroïne nous pousse à nous inter­roger sur la part de mon­stru­osité en cha­cun de nous. Quelle est son orig­ine ? N’y a‑t-il pas des cir­con­stances atténu­antes par­fois ? Est-ce réelle­ment mon­strueux de per­pétr­er la vio­lence subie durant l’enfance ? Les blessures pro­fondes ne jus­ti­fient pas les actes extrêmes, elles per­me­t­tent juste de les com­pren­dre et de nous sug­gér­er de nous pencher sur notre part com­mune d’humanité et de mon­stru­osité. Je m’appelle Ange et je ne suis pas un mon­stre, un micro-roman qui nous invite à sor­tir du manichéisme pour nuancer notre palette de gris.

Séver­ine Radoux

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À la Foire du livre

Foire du livre 2025 affiche

  • Brigitte More­au sera en dédi­cace à la Foire du livre le same­di 15 mars de 15h à 17h sur le stand 334 et de 17h à 19h sur le stand 255, et le dimanche 16 mars de 15h à 17h sur le stand 334 et de 17h à 19h sur le stand 255.