Un jour, tu seras un homme, mon fils… Ou pas !

Giuseppe SANTOLIQUIDO, La nuit du Fils, suivi de Por­ca Stra­da !, Sam­sa, 2025, 118 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87593–582‑3

santoliquido la nuit du filsGiuseppe San­toliq­ui­do a com­mencé sa car­rière en Bel­gique (Renais­sance du livre, Ker, Genèse), mais il a été ensuite pub­lié chez Gal­li­mard. C’est dire la per­cus­sion de son éclec­tique (essais, nou­velles, romans, théâtre) tra­jec­toire.

Ce livre sem­ble avoir été pub­lié pour accom­pa­g­n­er une pièce, La nuit du Fils, « créée en févri­er 2025 à Brux­elles, au Théâtre des Galeries ». Dès les pre­mières lignes me frappe une sen­sa­tion prousti­enne. Comme si j’avais déjà lu… De fait, j’ai lu naguère un Bel­giques de Giuseppe San­toliq­ui­do décom­posé en trois longues nou­velles, or la pre­mière, De père en fils, présen­tait les per­son­nages et la sit­u­a­tion de la pièce. Une adap­ta­tion ? Une vari­a­tion libre, plutôt, une relec­ture ou même une con­clu­sion, quelques années plus tard. Curieuse­ment, aucune men­tion ne con­necte les deux textes…

Le décor prin­ci­pal ? Un garage, tenu par les pro­tag­o­nistes : le père, Col­lard, près de soix­ante-cinq ans ; son fils Paul, « entre trente-cinq et quar­ante ans ». Qua­tre per­son­nages sec­ondaires appa­rais­sent ponctuelle­ment : la mère, Thérèse, bien­veil­lante et philosophe ; Mar­co, le fils du fils, un ado­les­cent plein de promess­es ; Myr­i­am, la nou­velle petite amie de Paul, la cinquan­taine, chef de ray­on dans un super­marché, qui se veut une bat­tante ; un client far­felu et un livreur qui l’est tout autant.

Le pitch ? Une tranche de vie, la cohab­i­ta­tion dif­fi­cile entre un père et un fils, a pri­ori aux antipodes. Le pre­mier est tra­vailleur, bâtis­seur, chevil­lé à une série de règles, un sens des respon­s­abil­ités, un désir d’assurer le bien-être des siens :

Un homme qui parvient à trans­met­tre quelque chose à ses enfants n’est jamais enter­ré tout à fait. 

Le sec­ond se pen­sait mille avenirs bril­lants, mille tal­ents, mais il a tout raté, il végète, hand­i­capé par la bois­son, la mythomanie, les achats com­pul­sifs, obligé de trou­ver asile chez ses par­ents, suivi par un psy­chi­a­tre, rêvant d’émancipation, de réal­i­sa­tion sans en avoir les moyens :

Mais je ne sais même pas ce que ça veut dire, moi, l’avenir. Le présent, en revanche, ça, je con­nais. 

Le texte est alerte, le réc­it happe et émeut, décli­nant des élé­ments de sus­pense. La sur­v­enue, entre Col­lard et Paul, du petit-fils Mar­co apporte un sup­plé­ment de sens à la trame, des allures d’arbitrage. Mais on songe aus­si à la métapho­ri­sa­tion, à tra­vers Paul, des… tra­vers de nos sociétés, gan­grenées par le nar­cis­sisme, la vic­tim­i­sa­tion, la quête de boucs émis­saires, la dérive trump­iste

Quand, soudain, une défla­gra­tion ren­verse toute la per­spec­tive posée sur la pièce…

La deux­ième pièce, Por­ca Stra­da !, sous-titrée « Une his­toire ital­i­enne », a été créée « en octo­bre 2024 à Brux­elles, au Théâtre Le Pub­lic ». Elle affiche une tonal­ité toute dif­férente, un peu comme si le héros, Luca (un avatar de l’auteur, citoyen belge aux pris­es avec ses racines ital­i­ennes ?), avait quit­té le monde con­tem­po­rain pour vis­iter un film ital­ien des années 1950 ou 1960, une de ces « comédies douces-amères » qui ont enchan­té nos éva­sions cinéphiliques.

Appelé à l’aide par sa mère, débar­quant dans un vil­lage per­du, Mon­te­can­to, pour ten­ter d’entraver un pro­jet de con­struc­tion de route qui détru­irait la mai­son et l’histoire famil­iales, Luca va redé­cou­vrir un univers et ses pra­tiques, se heurter aux cor­rup­tions et com­pro­mis­sions.

Au deux­ième degré, c’est le monde, mod­erne ou de tous les temps, qui dévoile sa face hideuse, tous les ingré­di­ents qui per­me­t­tent un jour le défer­lement du Mal :

Le mal, m’a‑t-elle dit, il ne faut pas essay­er de l’extirper. Lù (diminu­tif de Luca), sinon on devient fou. (…) Si on veut l’arracher par la force, il se recom­pose tout de suite, comme la queue d’un ser­pent. Il faut en com­pren­dre les mécan­ismes, son fonc­tion­nement, ses moti­va­tions, et alors, petit à petit, on peut par­venir à le désarmer, lente­ment, sans jamais se décourager. 

Que fera Luca ? Jouera-t-il les Qui­chotte ou fini­ra-t-il par sage­ment ploy­er le genou devant les offres (alléchantes) du maire ?

Au final, regar­dant les deux pièces en sur­plomb, on perçoit le fil qui les unit : des hommes, des fils (et des pères), essaient d’exister, de se réalis­er en con­fronta­tion avec les entourages, les mâchoires sanglantes de la réal­ité… et leurs lim­ites, leurs aspi­ra­tions d’hier et d’aujourd’hui.

Philippe Remy-Wilkin

Plus d’information

À la Foire du livre

Foire du livre 2025 affiche

  • Giuseppe San­toliq­ui­do sera en dédi­cace à la Foire du livre le same­di 15 mars de 14h à 15h30 sur le stand 319 et le dimanche 16 mars de 16h à 19h sur le stand 315.
  • Giuseppe San­toliq­ui­do par­ticipera à la ren­con­tre Ah! Familles nom­breuses avec Kristi­na Gau­thi­er Landry le dimanche 16 mars à 17h sur la scène 3 — Échap­pée livre.