Bruno SANDERLING, Bangui Plage, Ker, 2025, 252 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87586–493‑2
Avec Bangui-Plage, Bruno Sanderling, consultant en droit international, vient de décrocher le prix du roman noir de la Foire du livre de Bruxelles (anciennement prix Fintro). Un premier (en l’occurrence) ou deuxième roman, remis sur tapuscrit et traditionnellement publié ensuite par les éditions Ker.
Le pitch ?
Les quêtes de Théo et Henri en Centrafrique de nos jours, un Africain et un Belge que beaucoup sépare mais qui sont pourtant connectés. Le premier, de retour de l’étranger, en mal de racines, tente de trouver une place dans un pays laminé par la corruption, les conflits armés, les prédations locale et étrangère ; le second fonctionne tant bien que (plutôt) mal au sein d’une organisation internationale censée soutenir le développement de la population.
Le décor de la fiction
Bruno Sanderling a effectué diverses missions en Afrique (et en Asie) et acquis les moyens de recréer un univers que le lecteur a croisé au hasard de fragments de JT. Et les clichés de préfigurer bien des réalités : les cellules surpeuplées des prisons, les hôtels les plus étoilés ; l’arbitraire, la violence, l’ennui, l’inaction, l’action vaine, la corruption, la débrouille ; la milice russe Wagner et le recul de la France ; les assassinats de journalistes trop curieux…
Un thriller, un roman noir ?
Bangui-Plage n’est pas un roman policier. Il n’est pas question de savoir qui a commis tel ou tel crime. On est plutôt dans la deuxième phase historique du roman noir, l’américaine qui a succédé à l’anglaise, avec la peinture (fort sombre, of course) d’une société déliquescente, qui donne envie de fuir au loin.
Un thriller ? Le roman en possède l’orchestration, avec ses six parties, son prologue surtout, le suspense qui conduit à se dépêtrer d’une fausse impression de chaos narratif pour tenter d’assembler les pièces du puzzle après quelques chapitres. Théo est-il ce réfugié dont le cas a été jugé à Bruxelles après « quatre ans et trois mois d’attente » ? Qui avait toutes les cartes en mains pour rester en Belgique (stage chez un expert-comptable, un travail efficace comme caissier, la rencontre d’une jeune femme) mais qu’un avocat trop confiant et désinvolte, négligeant la procédure, a renvoyé dans son pays d’origine « là où, il y a longtemps déjà, des gens importants avaient décidé qu’il n’était plus le bienvenu » ? Henri est-il le responsable du drame, celui qui avait senti sur lui « l’opprobre de ses confrères », jusqu’à ne plus posséder d’avenir dans notre royaume ?
Mais la prison de Makala alors ? Quel est ce prisonnier qui tente de survivre au milieu des humiliations, de la violence ? Théo ? Et la narration alternerait alors les temporalités ?
Le traitement ?
La lecture de Bangui-Plage plonge dans un paradoxe. D’un côté, l’écriture est simple, efficace :
J’ai des remords. Je sais que je n’ai pas les moyens de m’offrir un tel confort. Ce n’est que pour une nuit. Demain, je reprends la route.
A contrario, Bruno Sanderling complexifie son propos à travers le découpage, les changements de perspectives, les titres des parties (« L’analyse des besoins », « L’arbre à problèmes », etc.). Et il y a la matière même des enjeux : questions juridiques et financières, institutions… De quoi déconcerter ou, au contraire, ouvrir sur des questionnements, mettre en alerte.
In fine, l’essentiel est ailleurs. Dans la percussion de scènes dantesques ou tragi-comiques, qui révèlent les conditions de vie de populations oubliées : traversée du fleuve Congo, nuit où Théo se voit proposer « une couverture humaine », etc. Dans les efforts de réalisation de Théo et Henri, aussi, leur convergence, la manière dont ils tentent d’émerger de situations très inconfortables.
La suite ?
Henri profite de l’absence prolongée de son supérieur abhorré pour mettre sur pied un dossier très audacieux, mais ne voilà-t-il pas que l’aide de Théo, lui aussi parvenu à un poste à responsabilités, lui est nécessaire. Les deux protagonistes vont-ils surmonter le traumatisme initial de certain procès belge et se voir offrir ensemble, à travers un projet commun, une possibilité de rédemption ? À moins que le ressentiment, des desseins cachés…
Conclusion
Bangui-Plage de Bruno Sanderling, avec son ouverture sur le monde, son rapport à l’identité et à l’émancipation, est une belle découverte, qui peut lancer une carrière féconde.
Philippe Remy-Wilkin
À la Foire du livre
- La remise du prix du roman noir 2025, en présence du lauréat Bruno Sanderling, aura lieu le samedi 15 mars à 15h sur la Scène 1 — Kiosque.
