Dotremont et les parts cachées de l’iceberg

Chris­t­ian DOTREMONT, Les grandes choses. Antholo­gie poé­tique 1940–1979, Edi­tion de Michel Sicard, post­face d’Yves Bon­nefoy, Gal­li­mard, coll. « Poésie/Gallimard », 2025, 416 p., 12,30 €, ISBN : 978–2‑07–308738‑6
Chris­t­ian DOTREMONT, Études et inédits, Vol­ume coor­don­né par Paul Aron, Flo­rence Huy­brechts, Stéphane Mas­sonet, avec la col­lab­o­ra­tion de Lau­rence Boudart, AML, coll. « Archives du futur », 2024, 210 p., 28 €, ISBN : 978–2‑87168–100‑7

dotremont les grandes chosesSur cet ice­berg nom­mé Chris­t­ian Dotremont, croisant dans les mers polaires, se lais­sant dériv­er vers les paysages d’une Laponie fan­tas­ma­tique et pour­tant tou­jours à portée du regard, voyageur inces­sant chargé de valis­es débor­dantes de man­u­scrits, de tracts, de livres, de cour­ri­ers, d’idées et de polémiques, plutôt que de linge, on a déjà beau­coup dit, écrit, et vu. Et ce n’est qu’une juste recon­nais­sance pour l’un des grands inven­teurs (belge de sur­croit) de l’art et la lit­téra­ture européenne du 20e siè­cle, poète, romanci­er, co-fon­da­teur de CoBrA, et créa­teur des « logogrammes ». Sa mort pré­maturée en 1979, à l’âge de 56 ans, ne lui a cepen­dant pas per­mis de mesur­er lui-même l’envergure de ce mas­sif détaché de la ban­quise qu’il avait gardé accrochée à ses basques, depuis ses débuts pré­co­ces. En 1940, il envoy­ait ses pre­miers poèmes à Magritte, Scute­naire et Ubac, qui l’adoubèrent aus­sitôt au sein du sur­réal­isme brux­el­lois, avant qu’il n’emprunte, non sans épreuves, d’autres courants plus per­son­nels. Ces pre­miers poèmes sont ceux d’Anci­enne éter­nité, écrits et autoédités à 17 ans, et dédiés à une jeune femme, Doris. Le sen­ti­ment amoureux, chez Dotremont, déploiera jusqu’à la fin de ses jours les ver­tus – et les désas­tres – d’un puis­sant philtre mag­ique : la « beauté con­vul­sive » et ses effets seront peut-être le seul point fon­da­men­tal d’entente entre Dotremont et Bre­ton.

« L’été d’un cil / bal d’un feu que j’aime »   

Deux livres vien­nent de paraitre, et déter­mi­nent les formes, la taille et l’ampleur poé­tique de ce qui, sous la sur­face des eaux, a pu se dérober à des yeux peu ou mal ori­en­tés. Le pre­mier ouvrage est, enfin peut-on écrire, une édi­tion en poche – donc acces­si­ble à un pub­lic poten­tielle­ment élar­gi –, dans la col­lec­tion « Poésie » chez Gal­li­mard, d’une très large sélec­tion, en ordre chronologique, des poèmes jetés comme des bouteilles à la mer par Dotremont dès 1940. Une antholo­gie poé­tique est sou­vent déli­cate à com­pos­er. Le tra­vail est ici mené de main de maitre par Michel Sicard, éru­dit fam­i­li­er de l’œuvre et du poète, à qui l’on devait déjà, entre nom­breuses pub­li­ca­tions autour d’Alechinsky et de CoBrA, l’édition en 1998 et 2004, d’un fort vol­ume des Œuvres poé­tique com­plètes de Dotremont.

Vingt années ont passé. De nom­breux recueils épuisés ont été réédités, des œuvres restées inédites (notam­ment con­servées par Alechin­sky, quelques autres amis, son frère Guy) sont sor­ties de l’ombre, d’autres pros­es poé­tiques pub­liées en revues ou en cat­a­logues d’expositions se trou­vent ici égale­ment rassem­blées, en témoigne une bib­li­ogra­phie rigoureuse de pré­ci­sions. L’édition de cet ensem­ble est un réel événe­ment, aus­si brûlant d’émotions que d’émerveillements. Il donne à voir les parts cachées ou mécon­nues de l’iceberg, et la totale lib­erté d’écriture qui s’en échappe. Dotremont poète peut appa­raitre naïf, idéal­iste, changeant, obses­sion­nel, d’une endurance à tout va, épuisé, rageur, ou encore dés­espéré : à chaque page, c’est une même sincérité d’écriture qui se révèle, qu’il s’agisse de pas­tich­er une chan­son­nette, de détourn­er un poème célèbre, de s’inspirer de quelques-uns de ses maitres (après l’éclat rim­bal­dien, le lyrisme char­nel d’Eluard ne comp­ta pas pour peu), d’incorporer des élé­ments lex­i­caux ou syn­tax­iques venus des langues et des paysages nordiques, de sec­ouer la prose, voire de scinder et redis­tribuer des phonèmes en mots nou­veaux, créant ain­si une lec­ture moins linéaire, par­fois proche du haïku.

« Le dessin de mon voyage / ne voyait plus que du langage »

À cha­cun de suiv­re à son gré les déam­bu­la­tions et errances de ce soli­taire con­traint, tou­jours en quête de rela­tions amoureuses ou ami­cales, autant que de décou­vertes plas­tiques : sa con­nivence avec les pein­tres et les « œuvres partagées » est depuis CoBrA un acquis essen­tiel. Dans cette antholo­gie, les thé­ma­tiques récur­rentes de Dotremont appa­rais­sent sans frein : l’amour, la mal­adie, le trag­ique, le voy­age, les paysages des Fagnes belges comme ceux de Laponie, le jeu avec les mots et la ponc­tu­a­tion, l’humour farceur, la colère, jusqu’aux émois d’une petite enfance déjà nour­rie de la blancheur nordique par le biais de gou­ver­nantes scan­di­naves – et là, par­fois on songe à Scute­naire dis­ant préfér­er sa légende écrite (par ses soins) à son his­toire (réelle­ment vécue).

Autre apport de qual­ité dans ce vol­ume paru chez Gal­li­mard : la reprise en post­face, du texte lumineux rédigé par Yves Bon­nefoy pour l’édition 1998 des Œuvres poé­tiques com­plètes au Mer­cure de France. Ce dernier avait partagé avec Dotremont, de 1946 à 1952, un très mod­este hôtel parisien, et bouil­lon­nait tout autant de pro­jets, d’idées, de revues, de ren­con­tres, et de post-sur­réal­isme : les prémices de CoBrA. Bon­nefoy livre sur l’homme, son univers per­son­nel, son attrait pour les signes, écrits et dess­inés, ses élans créa­teurs de « pein­tures-mots », son atti­tude ambiva­lente entre appréhen­sion et pléni­tude du vide, des pages à la fois éclairantes, sans com­plai­sances, et ami­cales.   

« Je brise donc je crée »

dotremont études et inéditsLe sec­ond ouvrage pub­lié cor­re­spon­dra davan­tage, lui, aux attentes des lecteurs qui, déjà fam­i­liers de l’œuvre et de Dotremont, uni­ver­si­taires, chercheurs, ou obser­va­teurs de l’histoire des avant-gardes, souhait­ent entr­er dans l’exploration appro­fondie des ressources du créa­teur des logogrammes. Dans le cadre de l’exposition « Chris­t­ian Dotremont, pein­tre de l’écriture », présen­tée à Brux­elles en 2022 pour le cen­te­naire de sa nais­sance, les Archives et Musée de la Lit­téra­ture et les Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique avaient organ­isé une journée d’études. Le vol­ume édité – dans une nou­velle présen­ta­tion graphique de la col­lec­tion Archives du Futur, qu’il faut saluer – com­porte une dizaine d’études de chercheurs qui, déjà, pren­nent des voies moins famil­ières. Ain­si, la ques­tion du son et de la musique chez un poète qui se présen­tait comme affublé de « sur­dité » ou « qua­si amusique »… quand son père, l’écrivain Stanis­las Dotremont ne man­quait pas de tal­ent musi­cal. Art d’attitude (rebelle) ? Dotremont eut pour­tant des rap­ports avec une série de musi­ciens, des jazzmen de Liège notam­ment, mais aus­si des artistes de CoBrA, comme le com­pos­i­teur Jacques Calonne ou l’écrivain Michel Butor. Autre chemin, celui du ciné­ma expéri­men­tal d’après-guerre, essen­tielle­ment présen­té au Palais des Beaux-Arts de Brux­elles, soit un lieu stratégique d’implantation artis­tique pour un nou­veau venu, et un ter­rain sur lequel Dotremont ten­ta d’intervenir, en vain, comme créa­teur après la Sec­onde Guerre (et mal­gré ses chroniques de ciné­ma). Et si la spon­tanéité revendiquée dans leurs pra­tiques par Dotremont et ses com­pagnons de CoBrA n’avait pas été si proche de cette lib­erté totale, presque automa­tique, qu’ils revendi­quaient ? Une vari­ante plas­tique de l’écriture chère aux pre­miers sur­réal­istes, mais battue en brèche par la réal­ité des faits… De même Dotremont n’hésite pas non plus à se créer une «pos­ture » d’artiste-créateur, dans les représen­ta­tions pho­tographiques qu’il donne de sa per­son­ne, telles qu’on peut le voir sur les images soigneuse­ment com­posées de Serge Van­der­cam, Georges Thiry ou Chris­t­ian Carez. Ces études per­me­t­tent de pren­dre quelques dis­tances avec les pos­si­bles mys­ti­fi­ca­tions per­son­nelles. Elles sont accom­pa­g­nées d’un inven­taire très instruc­tif du fonds des Archives Dotremont, déposées aux AML par la Fon­da­tion Roi Bau­douin. Enfin, un choix de let­tres (à Alechin­sky, au moment de la mort d’Asger Jorn, ou avec le poète Paul Col­inet), accom­pa­g­né de textes restés inédits (encore), donne des angles d’approche qui affinent le por­trait du poète et de ses œuvres pro­téi­formes.   

Alain Delaunois

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