Hakim BENBOUCHTA, Le billet de cinq, Istya & Cie, 2025, 220 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978–2‑88944–268‑3
Le nouveau roman de Hakim Benbouchta est un récit polyphonique qui donne la parole aux quatre héros qui ne se connaissent pas, mais vont avoir en main le même billet de cinq euros écorné, ils vont se croiser succinctement sans le savoir.
Nous suivons d’abord Louis, un jeune trisomique de 22 ans qui a été élevé de façon aussi normale que possible par ses parents. Son père lui offre une place pour assister à la Coupe de France à Paris, mais il se déchire les ligaments croisés la veille et est obligé d’annuler leur expédition. Louis ne peut se résoudre à laisser passer cet événement historique, il prépare alors méthodiquement son itinéraire et décide de partir seul dans la Ville Lumière pour assister au match de football. Sans s’en rendre compte, il se lance dans une jungle où de multiples périls rôdent autour de lui. Arrivera-t-il à se débrouiller seul et à assister au match de ses rêves sans être lésé ?
Nous découvrons ensuite la vie de Mamadi, un jeune migrant originaire de Guinée, venu en France pour trouver du travail et soutenir financièrement sa famille restée au pays. Mamadi a traversé l’enfer pour arriver à Paris, il vit désormais dans la rue, avec une parfaite connaissance des points wi-fi et des bons plans pour avoir de quoi manger. Comme de nombreux migrants, il s’est laissé porter par le mirage européen et il a perdu toute illusion d’avoir un avenir meilleur face à toutes les portes qui se sont fermées devant lui. Il erre désormais dans la ville en quête de scènes familiales qui l’aident à supporter son sentiment de ne plus exister, de ne plus avoir d’avenir et d’espoir, mais sans le savoir, il se dirige vers la ligne de métro 13 où un événement va changer sa vie…
La vie est dure, ici, avait repris Sekou. Plus dure qu’au pays, à cause de la solitude et du froid en hiver. Nous sommes des milliers à vivre comme des rats d’égout mais nous sommes tout seuls. Tu ne peux aider personne quand tu n’as rien toi-même. Je suis venu en France parce que je n’avais aucun avenir en Guinée mais ici, c’est encore pire. Là-bas, je pouvais rêver à la France. Maintenant que j’y suis, je n’ai même plus le droit de rêver…
Sans transition, nous découvrons les aventures de la jeune Nawal, qui fait ce qu’elle peut entre la notoriété naissante de son groupe musical Les Expats et son vieux colocataire à l’humour paillard. Elle enchaîne les interviews et les plateaux de télé avec son groupe et une occasion en or se présente à eux : après l’accident d’un artiste, on leur propose de faire la première partie d’un concert à l’Olympia. Le groupe se lance ainsi avec passion dans la préparation de cet événement, qui va être plus compliquée pour Nawal, victime d’un chantage vindicatif d’un vieux copain perdu de vue il y a des années.
Pour terminer, le quotidien de Rebecca nous est relaté avec ses activités routinières et nous suivons cette dame de 73 ans amoureuse de son ami et voisin de palier, mais incapable de lui exprimer ses sentiments. Il n’est pas facile d’aller vers l’autre quand on est restée 40 ans avec le même homme, et même si l’essentiel de sa vie est derrière elle, il lui reste encore de beaux moments à vivre. Parviendra-t-elle à vaincre sa peur farouche de se dévoiler et dire ce qu’elle ressent à Lucien ?
Le billet de cinq est écrit dans un style fluide qui donne la part belle aux rêves et aux blessures des héros. À travers des personnages bien caractérisés, qui donnent à lire des dialogues parfois piquants, Hakim Benbouchta met en valeur toute l’humanité dont un être est capable, malgré ses failles (ou grâce à elles), malgré ses peurs et ses doutes, révélant de ci de là des perles de sagesse, nous rappelant l’importance de la liberté et la puissance de la bienveillance.
Je comprends ces gens, dit simplement Mamadi, sans quitter l’écran des yeux […] Je le sens tous les jours, les Français ont peur. Peur de ne plus avoir de travail, peur de se faire agresser. C’est la peur qui nourrit cette situation. Et les hommes et les femmes politiques d’aujourd’hui sont malheureusement incompétents et totalement dépassés. Ils ne sont plus admirables, ils ne sont plus respectables. Alors on ne les respecte plus. Comment croire la parole de ces gens qui ont souvent eux-mêmes des comptes à rendre à la justice ? […] [D]es gens qui diminuent les allocations des plus pauvres tout en augmentant leurs propres indemnités, des gens qui sont aux ordres des grandes entreprises, qui disent croire en la valeur du travail pour ensuite venir mendier pour rembourser leurs frais de campagne ? Alors, bien sûr, l’extrême droite n’est pas une solution. Bien au contraire, ce sera certainement pire. Mais, pour les Français, elle a le bénéfice du doute. C’est sûr, la France élira un jour ou l’autre une figure extrémiste car elle leur promettra de tout arranger. Après tant d’années de problèmes, les Français choisiront bientôt des gens qui apporteront de mauvaises réponses à de bonnes questions.
Un roman à lire pour oser déployer ses ailes afin de réaliser ses rêves.
Séverine Radoux