Du poème comme éloge et exorcisme

Pierre YERLES, Pavane pour une samourai défunte, Bleu d’encre, 2025, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–81‑9

yerlès pavane pour une samourai defuneC’est un art si sub­til / que celui de l’oubli / lorsqu’on le veut heureux. Par ces pre­miers vers, Pierre Yer­lès con­fie le pro­pos de ce recueil posant le déli­cat prob­lème de l’euthanasie. On lira avec prof­it ce livre en par­al­lèle avec la belle œuvre d’Almodovar, La cham­bre d’à côté, où le cinéaste espag­nol réalise son pre­mier film en anglais, inspiré du livre Quel est donc ton tour­ment ? de l’écrivaine améri­caine Sigrid Nunez. Si Almod­ovar se demande com­ment accom­pa­g­n­er quelqu’un dans la mort, en un tra­vail de réflex­ion où les aspects psy­cho-affec­tifs voisi­nent avec ceux d’une réflex­ion socio-poli­tique, Pierre Yer­lès, faisant référence à deux cul­tures qu’il maitrise bien, abor­de le prob­lème de manière plus artis­tique et spir­ituelle.

Le titre du recueil traduit ce syn­crétisme cul­turel. Pour Yer­lès, la poésie et la musique sont liées de même que les cul­tures occi­den­tale et ori­en­tale : tous ses livres précé­dents le dis­ent, notam­ment Oarys­tis. La pavane est une « danse lente, grave et nos­tal­gique, pra­tiquée par la noblesse au XVIème siè­cle » écrit la pré­facière, M. Watthee-Del­motte. Les plus con­nues à l’époque mod­erne sont celles de Gabriel Fau­ré (Pavane, op. 50, 1887) et surtout Rav­el (Pavane pour une infante défunte, 1899). Les deux com­po­si­tions musi­cales qui illus­trent le genre musi­cal du Tombeau,  sont dédiées à des fig­ures de femmes libres et auda­cieuses : en somme des guer­rières, comme le furent, dans le domaine poli­tique ou socié­tal, Louise de Savoie, régente du Roy­aume de France et Elis­a­beth Gref­fulh­le (célébrée par Fau­ré et dont Proust s’inspirera pour le per­son­nage de la Duchesse de Guer­mantes) ou la Princesse de Poli­gnac, dédi­cataire de l’œuvre de Mau­rice Rav­el. Belle qui tint cap­tive ma vie, qui fig­ure dans le pre­mier poème rap­pelle la chan­son cour­toise d’Antoine Arbeau de 1589. Le poème fait ain­si référence à la poésie cour­toise et au genre musi­cal du Tombeau à tra­vers les deux pavanes préc­itées. La femme aimée, qui choisit volon­taire­ment l’euthanasie est ici désignée par le terme samourai et nom­bre d’occurrences d’origine japon­aise fig­urent dans le texte : bushi­do, sep­puku, harakiri, onna-bugeisha, bukeyashi­ki, san­toku… y soulig­nent une pos­ture morale et cul­turelle. D’autres ter­mes, emprun­tés à la spir­i­tu­al­ité taoïste, comme les Sources jaunes, y traduisent une con­cep­tion spir­ituelle de l’existence, puisque « la mort, pour le taoïsme, est une trans­for­ma­tion naturelle du vivant, et non une tragédie comme le présente le mythe orphique ». De même, l’auteur cite le poète Wern­er Lam­ber­sy, lui-même forte­ment inspiré par la spir­i­tu­al­ité et la cul­ture extrême-ori­en­tales (Maîtres et maisons de thé, Kom­boloï, D’un bol comme image du monde …).

Pavane pour une samourai défunte est une salu­ta­tion à la femme libre et qui s’assume, loin des clichés cul­turels aux­quels elle fut soumise au cours de l’Histoire :

Pour toi
l’insoumise                                                                                                    

la rebelle
ni dieu ni maître
ni mari
pour te guider dans la vie

de la mort
toi qui pris plaisir
à nous sur­pren­dre
tu as même ri
tu as choisi
de par­tir
en te faisant
à ta manière
sep­puku
en nous offrant
ton mod­erne hara kiri
en nous léguant
si déter­minée
si pais­i­ble
jusqu’aux derniers instants
ton envolée
de corps et d’âme
à la façon
d’une sage-femme
accoucheuse
de cette mort volon­taire
autori­taire
presque sacra­men­taire
comme
dernière leçon

Mal­gré la dif­fi­culté de faire le deuil et la souf­france de la perte, l’écriture est égale­ment ici, à la manière de l’art japon­ais du kintsu­gi, une trace réu­ni­fi­ca­trice et le poème une cica­trice, de soi à l’autre et de soi à soi. À pro­pos d’Élégies pais­i­bles déjà, Daniel Laroche indi­quait :  « P. Yer­lès nous rap­pelle […] une leçon lumineuse : c’est grâce à la présence de l’autre, et à elle seule­ment, qu’il est pos­si­ble de dire adieu à soi-même. » Ici, c’est, grâce à l’écriture, une reprise de con­tact avec l’autre en soi, qui per­met de dire adieu à l’autre. Nous disions précédem­ment des poèmes d’Oarys­tis de Pierre Yer­lès qu’ils rap­pel­lent « la dis­tance physique exis­tant entre deux soli­tudes » mais que cette dis­tance est annon­cée, « non comme fron­tière ou clô­ture, mais au con­traire comme garante d’une union mag­nifiée ». La même dynamique est à l’œuvre dans les poèmes du présent Tombeau pour la femme aimée qui clôt une trilo­gie élé­giaque d’une grande sub­til­ité et d’une non moins pro­fonde grav­ité humaine.

Éric Brog­ni­et