En marche vers la liberté au féminin

Isabelle BARY, Le sec­ond print­emps, 180°, 2025, 316 p., 20 €, ISBN : 978–2‑940721–68‑9

bary le second printempsC’est chez 180° édi­tions, édi­teur de plus en plus présent dans le paysage lit­téraire, que parait le dernier roman d’Isabelle Bary, Le sec­ond print­emps. Il racon­te l’histoire de trois femmes à un tour­nant de leur vie, qui vont se crois­er lors d’une marche. Elles vont se con­fron­ter à de nom­breuses ques­tions et, entre elles, va naitre une soror­ité épanouis­sante. Inspi­rante à bien des égards.

Isabelle Bary a déjà une œuvre de fic­tion ample à son act­if, avec près de dix romans et recueils de nou­velles pub­liés chez Luce Wilquin, éditrice décédée en 2022 et que l’autrice salue dans ses remer­ciements. C’est ain­si qu’en 2014 elle pub­li­ait son roman le plus con­nu, Zebras­ka, réédité dans une ver­sion aug­men­tée en poche (J’ai lu, 2020). Le sec­ond print­emps vibre d’une même quête intérieure que bien de ses romans précé­dents.

La nar­ra­trice, Adèle Car­li­er, 52 ans, brux­el­loise, est à un tour­nant : celui de la ménopause. Bien au-delà de l’aspect médi­cal et phys­i­ologique, elle affronte une série de change­ments dans une vie qui, pour­tant, la comblait. Un engrenage s’enclenche : ses deux fils jumeaux s’éloignent du nid, sa mère qui lui répé­tait sans cesse « Tu n’as pas honte, ma fille » va mourir, son mari aimant n’est guère expan­sif et trace sa route. Dans ses activ­ités, tout part en vrille : on lui retire l’émission lit­téraire qu’elle ani­me, elle peine dans la rédac­tion d’un roman, son méti­er d’enseignante en biolo­gie patine dans une forme de rou­tine. Per­for­mante et sage, trop sage, Adèle se sent vieil­lir, devenir trans­par­ente et inutile. Quelques pages d’anthologie évo­quent avec cru­auté et autodéri­sion les rav­ages du temps ou les pub­lic­ités ciblant la femme quin­qua. Et si Adèle tente une suc­ces­sion de petites révoltes par rap­port à ce qu’elle tra­verse, celles-ci restent sans effet. Elle va « devoir mar­quer le coup ».

Isabelle Bary intro­duit un deux­ième per­son­nage, Emma, qui va jouer un rôle déter­mi­nant. « Je suis alors loin d’imaginer qu’à Paris, au même moment exacte­ment, une jeune femme chavire, elle aus­si. » Grâce à une con­struc­tion nar­ra­tive sub­tile, nous allons appren­dre à con­naitre Emma, à tra­vers ce que nous en racon­te Adèle, bien avant qu’elles ne se ren­con­trent, à tra­vers une série de flash-backs portés par la nar­ra­trice. Emma donc, jeune pro­fesseure de philoso­phie, qui a appris à ses 15 ans qu’elle a été adop­tée en Ougan­da par ses par­ents améri­cains. Un drame sur­venu dans l’école la plonge dans une quête iden­ti­taire. Elle cherche des répons­es dans le Coran, la Sun­na et se met à porter le voile, dis­crète­ment d’abord, de plus en plus osten­si­ble­ment ensuite. Elle se con­cocte son pro­pre islam, à l’image de celui de « toute une généra­tion de jeunes musul­manes qui cher­chaient des valeurs com­munes entre leur reli­gion et leur cul­ture occi­den­tale ». Cette lente méta­mor­phose per­turbe son entourage et nour­rit chez elle un sen­ti­ment de révolte.

Avec un art con­som­mé de la nar­ra­tion, nour­rie de cliffhang­ers, de phras­es d’amorce et de rebondisse­ments, Isabelle Bary va mul­ti­pli­er les sur­pris­es. Une scène de bas­cule survient sur un coup de tête. Lassée d’attendre son mari encore une fois en retard, Adèle affronte sa pho­bie de l’avion et décide de mon­ter, seule, dans celui qui devait les men­er à Lyon. Pre­mier détache­ment. Sa voi­sine, Jeanne, née en 1939, ultra-fémin­iste laïque, libérée de la mater­nité et por­teuse d’un secret, pleine d’énergie, va l’héberger puis l’entrainer sur le chemin de Com­postelle. Adèle y crois­era quelques per­son­nal­ités bigar­rées, égarées, cha­cune dans sa pro­pre quête de sens. Jusqu’à l’entrée en scène d’Emma dans un gîte.

La crise d’Adèle, la sagesse de Jeanne et la quête iden­ti­taire d’Emma vont fonder un ter­rain d’entente amenant de belles com­plic­ités qui n’éludent pas les con­fronta­tions. Une soror­ité que tout le monde pour­rait leur envi­er. « Le mou­ve­ment que le chemin pro­pose à nos pieds s’installe aus­si, comme par magie, dans nos pen­sées. (…) Il en sor­ti­ra for­cé­ment quelque chose. Un éblouisse­ment ou une ter­ri­ble désil­lu­sion. Un abîme. » Ce chem­ine­ment passe notam­ment par une sorte de dia­logue socra­tique répété entre Adèle et Emma sur le foulard, la lib­erté et l’oppression des femmes.

Toutes ces inter­ro­ga­tions sur elles-mêmes qui s’expriment au rythme de la marche ain­si que des ren­con­tres avec d’autres pro­tag­o­nistes vont mod­i­fi­er le rap­port des unes et des autres au monde et les con­duire sur le chemin de la lib­erté. Une lib­erté au féminin.

Michel Tor­rekens

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