Un coup de cœur du Carnet
Clara INGLESE, Linea alba, Chat polaire, 2025, 109 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931–028360
La poésie, explorant et exprimant les expériences les plus intimes, transcende celles-ci et en fait offrande aux lectrices et lecteurs. En mêlant poésie et récit théâtralisé Clara Inglese inscrit Linea alba, son premier recueil dans une écriture délibérément narrative. Vivant l’expérience de la procréation médicalement assistée, la poète a souhaité « remettre du mystère dans le parcours d’enfantement hyper médicalisé des couples en projet de famille ». Dans le même élan, l’écriture poétique exalte d’une lumière bienvenue la traversée de la procréation médicalement assistée dont souvent les seuls échos qui nous en parviennent sont marqués par la technologie, l’angoisse, et l’espoir déçu.
Plongeant la plume dans l’encrier du cœur, la co-fondatrice de l’association Lettres en voix développe en « cinq actes » lyriques les différentes stations de ce chemin vers la maternité. Juxtaposant la voix de la femme à celle d’un chœur, elle fait résonner l’intime dans une vibration universelle. L’écho est ainsi donné aux voix de « La muette », « La fille déchue », « La voyageuse », « La femme graciée » et enfin « La mère », au terme d’un chemin de foi et de doute, d’angoisse et d’incertitude qui est aussi – paradoxalement – un commencement.
Le poète Marc Dugardin, dans une postface éclairante, propose d’« écouter » le recueil autant que de le lire. Il invoque fort à propos L’écriture à l’écoute, cet essai dans lequel Henry Bauchau identifie comment l’esprit du lecteur s’immerge littéralement, « se perd dans une matière, matière verbale, matière d’images, de sons et de sens ».
Re-lire le texte, une fois libéré de l’attention au sens, rend le lecteur apte à se laisser submerger par l’onde poétique dont Clara Inglese développe les vibrations. On dirait que l’alignement du poème, celui des femmes successives, celui du chœur, s’apparentent à une ligne mélodique. Traversant le temps de la procréation médicalement assistée, ce temps « où les terrains vagues accumulent / la fatigue des mères / et l’absence des enfants », ce temps glaçant des espoirs déçus et de la tentation du renoncement, ce temps des salles d’attente, des « infractions sauvages / dans ces organes sidérés ».
Le recueil s’achève par la retranscription d’une berceuse. Nous sommes allés sur l’internet pour l’entendre. L’enfant est là, dans les bras de Clara Inglese qui inscrit au terme du recueil la berceuse arménienne de Luciano Berio Loosin Yelav qu’il faut écouter autant que lire : La lune s’est levée sur la colline / sur le sommet de la colline / sa face rouge rosée / éclaire brillamment la terre. La grâce surviendra en octobre 2016. « La femme graciée est seule, elle attend l’appel de l’hôpital. (…) » . Et « La mère » entonne alors « une onde / entre <ses> lèvres / closes », une berceuse dont l’écho nous enchante.
Artiste lyrique, Clara Inglese démontre ici un art confirmé de l’expression poétique dont elle est une nouvelle voix intense et inspirante.
Jean Jauniaux