Sans repère

Mar­tin RYELANDT, Riga le con­nec­té, F dev­ille, 2025, 202 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87599–190‑4

ryelandt riga le connectéFab­rice est un jeune homme de 16 ans qui vient de per­dre sa mère. Il vit désor­mais avec son père, un homme coupé du monde par son tem­péra­ment et son méti­er, qui s’exprime qua­si exclu­sive­ment avec des cita­tions lit­téraires et des proverbes. Face à ce deuil, Fab­rice et son père sont plongés dans la soli­tude et dans l’obscurité.

C’est vrai que c’était dif­fi­cile de ne pas la remar­quer, ma mère. J’étais si fier de marcher à ses côtés et quelque­fois en colère con­tre les regards qu’elle éveil­lait. De cette lumière, il ne reste rien. Enfer­mé dans sa cave et ses habi­tudes, mon père n’a pas encore com­pris que la mort de ma mère le laisse sans relais à l’extérieur, que l’ombre ne rejail­li­ra doré­na­vant plus que sur l’ombre.

Un jour, ils reçoivent un avis d’expropriation : leur mai­son va être démolie afin de faire la place à de nou­velles con­struc­tions pour la Com­mu­nauté européenne. Fab­rice et son père démé­na­gent alors dans un ancien garage du quarti­er de la place Riga, où l’absence d’ordre sem­ble refléter leur désor­dre intérieur.

Sans sou­tien réel, Fab­rice déserte l’école et trou­ve du tra­vail chez Lucien, un libraire qui a été proche de sa mère. Sur un coup de tête, il vole dans la caisse et décide d’aller voir la Mer Rouge. Finale­ment, il se retrou­ve à Toulon avec Pauline, une quadragé­naire ren­con­trée dans le train avec qui il passe du bon temps, mais son séjour dans la vil­la de la jeune divor­cée sera écourté bru­tale­ment à la suite d’un événe­ment qui le fait fuir. Nous suiv­ons alors les aven­tures du héros, ses ren­con­tres dans la rue, et nous nous lais­sons porter, tout comme lui, qui ne cherche rien, mais se laisse voguer. Au fur et à mesure que nous pro­gres­sons dans le réc­it, nous décou­vrons que le pro­tag­o­niste entend des voix qui lui par­lent et le cham­boulent par­fois, ce qui nous invite régulière­ment à nous deman­der si telle ou telle scène est réelle ou illu­soire.

Dans Riga le con­nec­té, Mar­tin Rye­landt nous donne à lire une his­toire dans un style par­fois fam­i­li­er et cru, où l’on voit un jeune homme se laiss­er aller à la dérive, faute de struc­ture psy­chique suff­isam­ment con­tenante et d’environnement famil­ial sou­tenant. À plusieurs repris­es, on peut faire le lien avec le héros de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger, qui nous rap­pelle à quel point un jeune habité par le vide, la peur et la colère est l’objet d’une vio­lence sournoise puis­sante.

Je ne me sou­viens plus de l’avant, de notre mai­son, l’époque où nous viv­ions à trois avec ma mère. Je n’ai pas de sou­venir orig­inel, pas d’image fon­da­trice, rien pour faire des com­para­isons. La nuit totale, avec juste une tache de couleur : du bleu. Du bleu défor­mé par des vibra­tions d’air chaud. Une carte postale de vacances, où transparaît un vis­age de femme. Et l’exhalaison trou­blante d’un par­fum. Sans doute celui de ma mère, mais ce n’est pas cer­tain. Comme si mon père et moi étions restés au fond d’un trou noir ou que nous avions tou­jours reçu des coups de marteau sur la tête sans pou­voir nous dire si c’était bien ou non.

Fab­rice n’est pas très à l’aise avec les mots, il est mal­mené par ses pul­sions agres­sives et les quelques phras­es qu’il répète de manière lanci­nante dans le réc­it nous font palper l’ampleur de son iden­tité vac­il­lante. Comme le dit le célèbre proverbe africain, il faut tout un vil­lage pour élever un enfant. Cer­tains êtres malveil­lants rôdent autour de notre héros, puis­sent-ils ne pas s’emparer de Fab­rice et lui faire com­met­tre l’irrémédiable…

Séver­ine Radoux

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