Les mirages du Nil

Claire HUYNEN, Les femmes de Loux­or, Arléa, 2025, 160 p., 19 €, ISBN : 9782363083999

huynen les femmes de louxorLes malen­ten­dus de l’amour et de ses pièges, les cen­taines d’Occidentales qui ont aban­don­né l’Europe, l’Amérique du Nord pour épouser des Égyp­tiens, la par­ti­tion désac­cordée des sen­ti­ments, l’ombre de la polyg­a­mie qui éclate sous le soleil de Loux­or… après son vibrant roman Ceci est mon corps, Claire Huy­nen plante Les femmes de Loux­or, non dans l’exotisme des harems, des odal­isques, mais dans le monde en vase clos d’un étrange tri­an­gle for­mé par la nar­ra­trice, Sayyed, l’homme dont elle est folle­ment éprise, qu’elle épousera, Ham­sa, la pre­mière femme légitime de Sayyed.

Qu’y a‑t-il à com­pren­dre, à soupeser, à inter­roger quand l’intensité de la pas­sion s’abat sur vous ? Com­ment écouter la voix de la rai­son, les con­seils des amis qui met­tent en garde alors qu’on nait enfin à l’existence sous le regard de l’aimé ? Qu’en est-il du choix, du libre-arbi­tre quand on est sub­juguée, ensor­celée par un philtre d’amour, quand, en Égypte, le poids des tra­di­tions, les piliers de l’islam pré­va­lent sur la lib­erté indi­vidu­elle ?

Avec l’art du glis­san­do, d’une explo­ration de la tex­ture com­plexe des rela­tions humaines, Claire Huy­nen nous immerge dans la ville de Loux­or, nous donne à sen­tir l’élan amoureux de la nar­ra­trice, sa volon­té de s’abandonner à Sayyed, de larguer tant les amar­res géo­graphiques que psy­chiques.

J’ai tout de suite été dépen­dante. Dépen­dante de l’amour qu’il avait souf­flé en moi. Comme un ver­ri­er qui souf­fle dans la pâte chaude. Dans une matière brute. Et puis en un instant, le verre gon­fle, le globe ou le vase s’arrondit. Et ça devient du verre. En un instant c’est solide. 

Si ce pas­sage nous fait songer au phénomène de cristalli­sa­tion par lequel Stend­hal définit l’amour, très vite, l’arrière-plan de méth­odes de drague, de recettes de séduc­tion con­coc­tées afin de piéger des Occi­den­tales en mal d’amour glisse le réc­it dans de tout autres eaux. Qui dupe qui ? Qui s’aveugle, qui s’auto-abuse via l’autre ? Qui manip­ule tout en étant sincère ? Com­ment, « cap­tive amoureuse » dirait Jean Genet, la nar­ra­trice pour­rait-elle repouss­er un appel irré­sistible ? Com­ment n’aspirerait-elle pas à tout larguer ? Com­ment la soif d’une libéra­tion, d’un ailleurs en vient-elle à s’infléchir dans une mécanique qui se referme comme un traque­nard ? Le fonde­ment de la croy­ance, c’est de prêter foi à ce que l’on ressent comme indu­bitable. En de courts chapitres hyp­no­tiques, dessi­nant comme un chemin de sable dans l’inexorable, la roman­cière déplie l’amour en tant que croy­ance, dépeint le rap­proche­ment entre les deux femmes, Ham­sa et la nar­ra­trice, la vio­lence physique, la grossesse d’Hamsa, la nais­sance de sa fille Yas­mine, la mort de Sayyed.

Quand la nar­ra­trice com­mence à pren­dre du recul, à dis­sé­quer l’enchainement des faits, lorsque la gris­erie envoutante de l’amour laisse place à une douloureuse lucid­ité, il est trop tard. Ce leit­mo­tiv proustien mais aus­si vis­con­tien du « trop tard » court dans des pages qui évo­quent le soufisme, la transe pro­gres­sive lors de la céré­monie du zkir au cours de laque­lle le nom de Dieu est psalmod­ié sur fond de flûte, d’oud, de per­cus­sions. En la per­son­ne de Sayyed, le soufisme comme enseigne­ment mys­tique, comme sagesse, comme sphère du sacré a aus­si son pen­dant pro­fane, sa trans­la­tion dans le domaine de la séduc­tion, sa dévi­a­tion vers un ensem­ble de tech­niques afin de pos­séder le cœur de l’autre, de fer­rer son âme.

Mais, dans les strates des pul­sions, de l’inconscient, de la psy­chè, gronde une autre par­ti­tion, étrangère au mantra du « trop tard » et dont la vérité se délivre en ces mots : on peut aimer sa prison jusqu’à désir­er ne pas la quit­ter, on peut trou­ver une forme de lib­erté, de bon­heur dans le piège qui nous a été ten­du.

De toute façon, qu’aurais-je fait ? Il ne me restait que lui. Et le soleil cuisant d’Égypte. Le soleil qui m’amollissait. J’avais brûlé mes vais­seaux. Je savais ma prison. Je n’avais d’autre choix que de l’aimer. Encore. 

Aucune marche-arrière n’est pos­si­ble ; un point de non-retour a été franchi. La mort de Sayyed opère un change­ment de focale, un resser­re­ment sur l’espace du gynécée, avec, en arrière-fond, penchées sur les eaux du Nil, les sil­hou­ettes des expa­triées en quête de tourisme amoureux. Claire Huy­nen signe un réc­it ensor­ce­lant comme l’amour qu’elle met en scène.

Véronique Bergen

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