Jeu de pistes

Daniel DE BRUYCKER, Des­tins nomades, Post­face de Gérald Pur­nelle, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 303 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87568–705‑0

de bruycker destins nomadesLe titre Des­tins nomades cou­vre cinq recueils dont le présent vol­ume reprend les qua­tre pre­miers, Daniel De Bruy­ck­er se présen­tant non comme auteur mais comme tra­duc­teur et présen­ta­teur. Poèmes de Hou Dang Ye, le volet 1, est annon­cé comme l’œuvre d’un poète chi­nois mal con­nu du 7e siè­cle, sol­dat affec­té à la Grande Muraille et amoureux infor­tuné de la belle Shan Tao. Le deux­ième, Ascen­sion, aurait vu le jour au 2e siè­cle, tou­jours en Chine ; il serait dû au supérieur d’un monastère qui, sa retraite prise, chem­ine sere­ine­ment vers la mort. Suiv­ent les Ghazāls des Hu, chroniques anci­ennes représen­tées sur des kil­ims puis déchiffrées par al-Çek­ery, marc­hand éru­dit qui les pub­lie en per­san vers 1906. Le volet 4, Sous l’olivier, est un con­te en vers attribué au même al-Çek­ery : le jeune héros ren­con­tre trois vieil­lards qui l’aident par allu­sions à trou­ver sa juste voie dans l’existence. Mal­gré des orig­ines si dis­parates, les qua­tre recueils présen­tent plusieurs traits com­muns. Il s’agit à chaque fois d’une poésie limpi­de, par­fois même naïve, exempte de toute com­pli­ca­tion styl­is­tique ou psy­chologique, tou­jours ordon­née par une trame nar­ra­tive ; une place émi­nente est faite à la géo­gra­phie, tant humaine que naturelle, ain­si qu’aux déplace­ments spa­ti­aux et à l’inexorable écoule­ment du temps.

Aux poèmes est joint un volu­mineux “para­texte” : for­mule « traduit et présen­té par Daniel De Bruy­ck­er », biogra­phie détail­lée des trois poètes et cir­con­stances de la créa­tion des textes, notes sur la méth­ode de tra­duc­tion et de mise en forme, repro­duc­tion de car­ac­tères chi­nois, glos­es et notes explica­tives sur les dif­férents poèmes, etc., etc.  Comme chez J.L. Borges, ces mul­ti­ples références éru­dites témoignent d’un savoir à la fois éten­du et pointilleux, qua­si las­sant à force de pré­ci­sion. Plusieurs noms de lieux ou de per­son­nages sem­blent certes incon­nus, mais com­ment douter d’un savant tel que De Bruy­ck­er, à la fois géo­graphe, his­to­rien, archéo­logue, philo­logue, enquê­teur de ter­rain ? Toutes les normes uni­ver­si­taires de l’“édition cri­tique” et de son “appa­rat” sont d’ailleurs respec­tées, jusqu’à l’air pru­dent et mod­este du chercheur…

Seule­ment voilà ! Tel un enfant devant le “jeu des sept erreurs”, le lecteur un peu futé con­state que la page de titre n’annonce ni « tra­duc­tion » ni « adap­ta­tion ». S’étonne qu’un De Bruy­ck­er, peu con­nu des milieux experts, sache si bien le chi­nois des 2e et 7e siè­cles ain­si que le per­san du 19e. S’inquiète de lire que Hou Dang Ye n’a peut-être pas existé, que l’incertain al-Çek­ery fut sans doute un manip­u­la­teur, que tel ou tel poème écrit devant le désert des Tartares évoque curieuse­ment Dino Buz­za­ti. Peut-être décou­vre-t-il – comme le rigoureux post­faci­er Gérald Pur­nelle – que « Bur eddīn al-Çek­ery » est l’anagramme de « Daniel De Bruy­ck­er », dont six let­tres appa­rais­sent dans « Hou Dang Ye ». D’autres indices vien­nent le con­firmer : Des­tins nomades est en réal­ité une mys­ti­fi­ca­tion mali­cieuse et sophis­tiquée, genre que De Bruy­ck­er avait déjà pra­tiqué dans sa Dis­pu­ta­tio […] de 2002, mais qu’il mène ici au comble du raf­fine­ment.

Les poèmes « traduits » peu­vent donc être com­pris comme des con­tre­façons mais, vu leur con­ci­sion et d’autres traits mod­ernes, ce statut ne résiste guère à l’examen : ce sont plutôt de pseu­do-pas­tich­es. Si la prédilec­tion ori­en­tal­iste et iréniste de l’auteur s’y exprime con­tinu­ment, le style rap­pelle davan­tage les charmes de la poésie française du 16e. D’autre part, le para­texte émail­lé d’indices révéla­teurs fait du livre non un pla­giat mas­sif mais un grand jeu de per­spi­cac­ité. Implicite­ment, il réac­tive une leçon clas­sique : le poème étant par nature chose énig­ma­tique, l’explication en est d’office jus­ti­fiée et néces­saire. De plus, loin du mod­èle mono­lithique, la fig­ure de l’auteur est ici forte­ment strat­i­fiée : rédac­teur ini­tial, copiste, glosa­teur-tran­scrip­teur, trans­met­teur oral, cryp­teur-tis­serand, décryp­teur, tra­duc­teur, cha­cun est à sa façon un dou­ble de l’écrivain De Bruy­ck­er… En fin de compte, ce dont Des­tins nomades fait la démon­stra­tion n’est autre que l’enchevêtrement inter­textuel, tout en sub­ver­tis­sant les règles de l’authenticité et de la pro­priété lit­téraires.

Daniel Laroche