Dis-moi, miroir …

Ste­fan LIBERSKI, Néron rouge, Onlit, 2025, 21,99 €, ISBN : 978–2‑87560–174‑2

liberski neron rougeNéron Favola nous ouvre son jour­nal intime. Il y con­signe presque quo­ti­di­en­nement ses réflex­ions notées au vol qu’il nous livre au gré de ses pen­sées. L’homme se voit écrivain, il ambi­tionne de rédi­ger un épais roman dont il a déjà le titre, Requins, et il col­lec­tionne des notules basées sur ses lec­tures, sur des anec­dotes vécues ou sur les tour­bil­lons de son cerveau tour­men­té. Et surtout, il entend tout maitris­er, surtout l’image qu’il donne de lui-même dans ses écrits, ses pro­pos, ses rela­tions avec autrui.

Avec Julie, son épouse, c’est le fias­co : à force de tout cal­culer pour plaire, il ne pro­duit qu’une suite de mal­adress­es qu’il tente en vain de racheter au point de dis­paraitre der­rière ses pro­pos incon­grus. Craig­nant de pass­er pour macho, réac­tion­naire, anti­sémite ou homo­phobe, il se con­trôle sans cesse et s’évertue à ficel­er des phras­es qu’il tient en réserve comme d’autres pré­par­ent des con­ver­sa­tions avant une ren­con­tre mondaine. Aus­si les notes qu’il nous livre par­tent-elles dans tous les sens, allant jusqu’à prévoir des ques­tions et répons­es pour une improb­a­ble inter­view de presse qu’il don­nerait une fois le suc­cès ren­con­tré. Il tient égale­ment un relevé de sujets sur lesquels con­sul­ter un ami qu’il ren­con­tre dans des bars branchés dont il ren­tre les neu­rones plus embrouil­lés encore. Il a d’ailleurs quit­té les réseaux soci­aux au tra­vers desquels il qué­mandait sans relâche l’approbation de ses sem­blables. Quand il parvient à align­er quelques phras­es, voire quelques pages, il ne peut s’empêcher d’y join­dre immé­di­ate­ment un com­men­taire, par­fois posi­tif, le plus sou­vent mit­igé, se don­nant immé­di­ate­ment mis­sion de se doc­u­menter davan­tage, de véri­fi­er ses pro­pos, d’en soupeser mieux la portée, de sol­liciter l’avis de proches. À ce jeu, l’homme s’épuise et fait le vide autour de lui, le dés­espoir gagne du ter­rain …

Néron Favola est tout à la fois agaçant et attachant. Oscil­lant entre méga­lo­manie et mépris de soi, il ne trou­ve aucun répit dans l’existence. Au tra­vers de ce jour­nal, il sem­ble se con­fi­er sans fil­tre, sous l’emprise du doute per­ma­nent érigé en dogme. Obsédé par le regard des autres, il tente sans y arriv­er vrai­ment de réfrén­er ses pen­sées inavouables et finit par ne plus rien oser en se con­fon­dant dans une nor­mal­ité d’emprunt. Mais chas­sez le naturel ….

Tout ceci pour­rait pass­er pour ennuyeux si la verve inépuis­able de Ste­fan Liber­s­ki ne se déploy­ait à pleine mesure dans ce por­trait. Flu­ide, enjouée, son écri­t­ure rend toute la démesure du per­son­nage qui se con­fie à nous, jouant de tous les reg­istres du loufoque. Néron rouge tend avant tout un miroir qui nous ren­voie un tableau d’époque : son héros con­cen­tre tous les excès de nos con­tem­po­rains soucieux de ren­tr­er dans les moyennes des algo­rithmes, de rester poli­tique­ment cor­rects, et qui musè­lent tant bien que mal leur imag­i­naire et leurs espoirs jusqu’à se décom­pos­er dans l’insignifiance et côtoy­er tôt ou tard le néant.

Thier­ry Deti­enne

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