Giuseppe Santoliquido : le don du fils

Un coup de cœur du Car­net

Giuseppe SANTOLIQUIDO, Le don du père, Gal­li­mard, 2025, 208 p., 20 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 9782073101327

santoliquido le don du pereGiuseppe San­toliq­ui­do a inté­gré l’écurie Gal­li­mard en 2021 avec la paru­tion de L’été sans retour, roman à sus­pense qui lui a valu une large recon­nais­sance. En ce print­emps, la vénérable mai­son d’édition parisi­enne dévoile un nou­v­el opus de l’écrivain belge, Le don du père. Un livre aux accents pro­fondé­ment intimes, très dif­férent du précé­dent.

L’auteur y explore la tra­jec­toire de son père et se livre à une analyse de la rela­tion qu’il a entretenue avec lui. Il la décrit comme par­a­sitée par son inca­pac­ité récur­rente à com­pren­dre cet homme qui lui a tou­jours sem­blé résigné, trop effacé. En retraçant le par­cours pater­nel, San­toliq­ui­do met au jour les événe­ments qui ont con­duit à cet appar­ent manque d’énergie. Avec l’élucidation vient la com­préhen­sion, et avec la com­préhen­sion survient une forme de réc­on­cil­i­a­tion entre le fils et son père.

Et le temps presse. Le livre racon­te sa pro­pre genèse : la san­té du père, grave­ment décli­nante, lance le fils dans ce pro­jet d’écriture et le pré­cip­ite dans une course con­tre la mort. 

Pour racon­ter son père, l’écrivain nous plonge dans le quo­ti­di­en d’une famille ital­i­enne venue chercher une vie meilleure en Bel­gique, du côté de Seraing. L’auteur brosse une pein­ture vive de ce quo­ti­di­en mod­este mais digne et par­fois drôle, ponc­tué de quelques retours, hauts en couleurs, dans le vil­lage d’origine.

Si cette his­toire est celle de nom­breuses familles ita­lo-belges, la sin­gu­lar­ité de la tra­jec­toire du père est qu’il était un élève bril­lant, qui aspi­rait à devenir avo­cat. Soutenu dans ses ambi­tions par ses pro­fesseurs et le curé qui s’est pris de sym­pa­thie pour ce jeune Ital­ien intel­li­gent et tra­vailleur, il s’est heurté au refus sans appel de son pro­pre père : puisque ce dernier ne pou­vait offrir de telles études à ses trois fils, aucun ne pour­rait y pré­ten­dre. Peu importe que les deux autres fils n’aient nulle­ment rêvé à un des­tin uni­ver­si­taire. L’aspirant avo­cat serait mécani­cien, rien d’autre. Et la flamme dans ses yeux s’est défini­tive­ment éteinte.

Sans doute s’était-il très tôt résigné à devoir habiter une exis­tence étroite, ingrate, étriquée comme une camisole sociale aux regards de ses ambi­tions pre­mières. L’enfance révolue, l’avenir s’était présen­té à lui tel un colosse mon­strueux, qu’il a affron­té sans faire de bruit.

Une cer­taine réus­site pro­fes­sion­nelle, une ten­ta­tive de retourn­er vivre en Ital­ie : rien n’y fait, le père pour­suit sa route sous le signe de la mélan­col­ie. Quant à son fils, il com­mence sa vie de jeune adulte par de vagues pro­jets d’études avortés, une dépres­sion, puis tra­vaille un temps dans le garage parental avant de trou­ver enfin sa voie – des études en sci­ences poli­tiques avant de se lancer dans l’écriture. Rece­vant de son père ce que celui-ci n’a pas reçu du sien : le droit de choisir, même après des erreurs et hési­ta­tions coû­teuses.

Dans son recueil de nou­velles Bel­giques comme dans sa pièce de théâtre La nuit du Fils ou encore dans L’été sans retour, l’œuvre de Giuseppe San­toliq­ui­do est tra­vail­lée par la ques­tion de la fil­i­a­tion. Le don du père donne à ce ques­tion­nement à la fois une clé auto­bi­ographique et une décli­nai­son aus­si aboutie que sub­tile. Elle passe par l’évocation du don de soi du père, qui obtem­père sans révolte à l’injonction dévas­ta­trice du grand-père à devenir mécani­cien, puis qui offre à son fils le sou­tien et la lib­erté dont il n’a pu béné­fici­er. Et se pour­suit dans l’histoire du fils, l’auteur donc, qui com­mence par refuser toute ressem­blance avec celui qu’il méprise pour ter­min­er par l’écriture de ce livre sur son père. 

L’exploration de l’histoire per­son­nelle et famil­iale est entretis­sée d’un pro­pos soci­ologique, qui englobe l’immigration ital­i­enne en Bel­gique et le déclin des anci­ennes cités minières.

En quelques kilo­mètres l’air est devenu suin­tant, bourbeux, strié d’une fumerolle grisâtre, comme si l’eau et le ciel for­maient une même sub­stance qui délave les lignes et les vol­umes, les rêves et les chairs, une sorte de mélasse envelop­pant tout l’espace aux alen­tours, le des­tin de ce qui y croît.

La langue de l’auteur, superbe, est comme un ultime don au père, défini­tive­ment rétabli dans sa dig­nité par l’écriture.

Nau­si­caa Dewez

Un extrait du Don du père

Extrait pro­posé par les édi­tions Gal­li­mard

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