L’amour véritable, c’est pour du semblant

Un coup de cœur du Car­net

Louis DUBRAU, Les imag­i­naires, Académie Royale de langue et de lit­téra­tures français­es, 2025, 239 p., 20 €, ISBN : 9782803200894

dubrau les imaginairesAvec la réédi­tion du recueil Les imag­i­naires, l’Académie Royale fait à nou­veau réson­ner une voix d’une intel­li­gence rare et d’une sen­si­bil­ité fine, celle de Louis Dubrau. Der­rière ce nom, choisi par Louise Schei­dt (1904–1997) pour, dit-on, déjouer les préjugés d’une cri­tique qu’elle jugeait misog­y­ne, se cache une autrice pro­lifique et essen­tielle, dont l’œuvre, pour­tant recon­nue par ses pairs et son élec­tion à l’Académie Royale en 1972, mérite plus que jamais d’être redé­cou­verte aujourd’hui.

Les imag­i­naires offre qua­tre nou­velles qui, avec un lan­gage direct, un dial­o­gisme maitrisé, un réal­isme empreint d’ironie et de caus­tic­ité, soulig­nent les manœu­vres et mani­gances sous-jacentes des rela­tions amoureuses, se font l’écho des cœurs con­trar­iés, aus­cul­tent les illu­sions et les désil­lu­sions de con­ju­gal­ité, ses ratés, ses silences, ses impass­es, ses faux-sem­blants, ses jeux de dupes et ses petites jouis­sances.

Cha­cun des réc­its con­sti­tu­tifs de cet ouvrage porte le nom d’un per­son­nage, un pro­tag­o­niste actant du réc­it et, sou­vent, pas­sif de la trame de sa vie, des fig­ures qui lais­sent sour­dre la réson­nance humaine d’une vie dés­abusée.

Avec Sylvie, il est ques­tion de tri­an­gle amoureux. Un Je s’adresse à un Tu, un amant passé à côté de l’idylle, un Bertrand lié par les liens du mariage à une Marthe, sœur de la pro­tag­o­niste éponyme. « Je t’ai tou­jours aimée, Sylvie, depuis tou­jours. Mais je ne l’ai com­pris, je ne l’ai su de façon formelle, que le jour où je me suis mar­ié… avec une autre ». Amours refoulées, atroc­ités des sen­ti­ments et des fan­tasmes aux­quels l’on s’attache, straté­gies ven­ger­ess­es, sou­venirs amers. Pour tenir le réel, il s’agit de faire sem­blant.

Gus nous invite à son­der briève­ment les liens de soror­ité, les fils matril­inéaires et les impos­si­bil­ités d’en découdre pour plonger dans les tré­fonds des souf­frances de l’amour, de ses effets ravageurs, des sub­terfuges pour le fuir et mieux y revenir, l’on perçoit le huis clos du cou­ple, l’embrasement et les cen­dres dont il fau­dra se réin­ven­ter en dépit des meur­tris­sures.

C’était tou­jours en fin de repas que nous nous affron­tions, qu’insensiblement nos pro­pos inof­fen­sifs se muaient en plaidoy­ers. Rien n’est dan­gereux comme de par­ler à bâtons rom­pus. Les lieux com­muns sont pleins de chausse-trapes. Aujourd’hui, à cause de la TV, de la radio, qui inter­dis­ent toute con­ver­sa­tion suiv­ie, les cou­ples n’ont plus à red­outer que leur tête-à-tête tourne à l’aigre. On ne s’affronte plus, on s’ignore, jusqu’au jour où une coupure de courant met brusque­ment face à face deux étrangers sur­pris de ne pas savoir com­ment meubler. La vie en com­mun y gagne-t-elle ? Les bor­bo­rygmes de la radio, le gros œil glob­uleux de la TV pro­lon­gent-ils arti­fi­cielle­ment la survie du cou­ple ? Il se peut, en défini­tive, qu’il soit plus sage de ren­dre impos­si­ble tout échange d’idées, toute com­mu­ni­ca­tion de pen­sées, que de chercher à en établir au risque de se heurter à l’impossible.

Le troisième réc­it, Angèle, fait la part belle au sim­u­lacre des sen­ti­ments qui ne sont pas éprou­vés. Un univers où « aime » et « haine » inner­vent les acteurs, présents et absents : Angèle, la mère et la belle-mère, Char­lotte, la veuve et la belle-fille, René le fils décédé, Roland le père dis­paru et Con­stance. Un petit monde où il est impératif de pren­dre soin de l’autre « à la let­tre ».

Je n’éprouvais pas une réelle pitié à l’égard de ma belle-mère, mais plutôt une sorte d’inavouable ressen­ti­ment. Allait-elle mourir avant que je sois par­v­enue à la percer à jour, à savoir qui elle était vrai­ment ? Car en dépit des apparences, je ne la con­nais­sais pas. On ne con­naît un être que lorsqu’on sait ce qui le ronge ou le dévore.

Le dernier réc­it du recueil, Kurt, est une sorte de mise en abîme des fables que l’on se racon­te, il y est ques­tion de cor­re­spon­dance destruc­trice, de jeu de dom­i­na­tion sur des let­tres volées, de bon­heurs espérés et lapidés.

Les imag­i­naires déploie la sub­til­ité d’une explo­ration des sen­ti­ments, dénude les sem­blants et traduit les sens blancs, les trans­late dans des réc­its d’une intense lucid­ité sous une plume dure mais légère qui n’a de cesse de chercher le vrai dans les pro­fondeurs de l’âme humaine.

Assuré­ment, une mise en lumière de cette femme incon­tourn­able du mat­ri­moine lit­téraire belge, un ouvrage qui témoigne que Louise Schei­dt est une autrice et qu’aujourd’hui, elle pour­rait se tar­guer d’être « Fière de let­tres ».

Sarah Bearelle

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