D’amour, de jazz et d’amitié

Emmanuelle POL, Jan (sur un air de jazz), Fini­tude, 2025, 176 p., 18 €, ISBN : 9782363392343

pol jan sur un air de jazz« La musique est moins mys­térieuse que la vie, c’est peut-être pour ça que je fais de la musique », dis­ait un jour Kei­th Jar­rett. Jan, le pianiste (fic­tif) du roman éponyme d’Emmanuelle Pol, au touch­er aérien, aurait pu le dire lui aus­si — lui pour qui « la musique était le réel. Pas de tran­scen­dance. Elle était le con­cret, ce qu’il y avait de plus con­cret. » Un con­cret fait de com­po­si­tions, de répéti­tions, de con­certs, d’enregistrements. Tan­dis que sa vie, elle, est faite de blessures, d’angoisses, de peurs, de soli­tude. De creux aus­si. Et ce, dès avant sa nais­sance. Et ce prénom qu’il porte, peut-être à cause d’un célèbre col­lab­o­ra­teur nazi fla­mand, dont c’était le deux­ième prénom…

Ce musi­cien, on le décou­vre à tra­vers le regard amoureux de la nar­ra­trice, dont on ne con­naitra jamais le nom ni même le prénom. Une femme au tem­péra­ment vif et pes­simiste, que l’on recon­stitue peu à peu à par­tir des indices semés par Emmanuelle Pol — fidèle à sa manière d’inviter le lecteur à s’investir, à ne pas pren­dre au pied de la let­tre tout ce qui est écrit, comme dans son précé­dent roman, Le prince de ce monde.

La nar­ra­trice est une sex­agé­naire, immi­grée ital­i­enne, arrivée en Bel­gique, trente ans plus tôt, par amour. La rela­tion finie, elle est restée. Pour un autre amour : celui de son pays d’accueil — un amour lucide, jamais aveu­gle. Un amour éton­né, tou­jours en éveil. Plus tard, elle vivra d’autres his­toires, mul­ti­ples, avec des hommes de toutes orig­ines, de tous hori­zons. Jusqu’au jour où, un dimanche, elle entre dans un club de jazz brux­el­lois… et tombe amoureuse. De Jan.

Elle va appren­dre à le con­naitre à tra­vers ses paroles, ses silences, ses omis­sions, ce que les autres dis­ent — inven­tent ou mentent peut-être. À tra­vers ce qu’ils vivent ensem­ble. Elle recon­stitue « lente­ment et par bribes » son enfance fla­mande rus­tique, sa rela­tion com­plexe avec sa mère, sa car­rière musi­cale, sa manière sin­gulière de jouer un jazz européen. Et son ami­tié pro­fonde, sou­vent dérangeante, dérangée avec Jozef, ren­con­tré à l’internat — son opposé total, tant physique­ment que psy­chologique­ment. Un homme qu’elle perçoit d’un mau­vais œil. Plus le réc­it avance, plus cette ami­tié lui sem­ble trou­ble, obscure, tox­ique. S’éclaircira-t-elle ? Elle-même ne le saura jamais vrai­ment. Le lecteur non plus.

On peut ne pas partager la façon dont cette nar­ra­trice entrelace Jan, Jozef, la musique, l’amour et la Bel­gique — cha­cun peut en tir­er un autre fil. Mais on ne peut qu’apprécier la manière dont Emmanuelle Pol racon­te cette his­toire d’amour entre sex­agé­naires — une tranche d’âge rare dans les romans — et la manière dont elle évolue. Rien de sim­ple, rien de lisse. Rien de ce qu’on lit dans les mag­a­zines. Avec une fin aus­si inat­ten­due qu’attendrissante.

Michel Zumkir

Un extrait de Jan (sur un air de jazz)

Extrait pro­posé par les édi­tions Fini­tude

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