Errance cosmique

Un coup de cœur du Car­net

Frédéric ROUSSEL, Amormi­na B, Hélice Hélas, coll. « Mycéli­um Mi-raisin », 2025, 336 p., 22 €, ISBN : 9782940700691

roussel amormina bFidèle à l’ap­proche nar­ra­tive ini­tiée dans son précé­dent ouvrage (Grand Nord en 2021 chez le même édi­teur), Frédéric Rous­sel con­tin­ue son explo­ration de l’er­rance et de la soli­tude à tra­vers un réc­it de sci­ence-fic­tion qui nous emmène sur la loin­taine planète Amormi­na B.

On y rejoint Bask, un sci­en­tifique intro­ver­ti qui trou­ve, dans cette mis­sion d’ex­plo­ration au long cours, soli­taire et loin­taine, l’oc­ca­sion d’ex­or­cis­er, peut-être, ses angoiss­es sociales et exis­ten­tielles. Con­fron­té à l’ab­solue altérité de la planète inhos­pi­tal­ière, déser­tique et glacée où il s’est réfugié, le chercheur, spé­cial­iste des traces anci­ennes de vie, tente de renouer avec le sim­ple goût de vivre.

Il mar­chait dans l’é­ten­due,
avec pour seul objec­tif
d’éprou­ver dans la marche,
par le con­tact rugueux de son corps
avec le sol pier­reux et aride
du désert astral,
l’as­sur­ance de vivre.

Cette quête intime se mêle rapi­de­ment à une, bien plus vaste, engageant l’Hu­man­ité entière. Et si Amormi­na B rece­lait dans les con­tre­forts dis­simulés de ce qui s’ap­par­ente à un ancien vol­can, les pre­mières traces de vie extrater­restre ? Un véri­ta­ble dilemme frappe alors notre aven­turi­er. Lui qui s’é­tait éloigné pour oubli­er et se faire oubli­er risque bien de provo­quer l’ex­act effet inverse : entr­er dans l’His­toire et met­tre en bran­le la grande machiner­ie humaine qui le privera à jamais de son besoin d’éloigne­ment.

For­mé aux Beaux-Arts, Frédéric Rous­sel mêle texte et image dans une propo­si­tion formelle­ment sin­gulière. Le réc­it se développe comme un long poème entre­coupé de vignettes illus­trées par l’artiste. L’association donne à l’assem­ble une impres­sion d’ob­jet hors du temps, sorte de trait d’u­nion entre la moder­nité poé­tique du vers libre et la tra­di­tion de la minia­ture issue des man­u­scrits enlu­minés de la lit­téra­ture médié­vale. Ce syn­crétisme his­torique se dou­ble d’un autre, d’or­dre cul­turel cette fois. Car se lit égale­ment l’in­flu­ence de la cul­ture pop­u­laire, non seule­ment à tra­vers l’usage de motifs tra­di­tion­nels de la sci­ence-fic­tion (voy­age dans l’e­space, explo­ration et survie, con­fronta­tion à l’altérité…) mais aus­si par l’ap­proche graphique choisie pour les illus­tra­tions, tout en économie, rap­pelant l’âge d’or des fumet­ti ital­iens.

Le mélange des gen­res et des styles offre à l’ensem­ble une iden­tité forte qui, loin d’alour­dir le réc­it, sou­tient au con­traire la nar­ra­tion. S’in­stalle rapi­de­ment à la lec­ture, une sym­biose entre texte et image où le pre­mier, en guise de voix off, vient con­tex­tu­alis­er les points d’at­ten­tion que la deux­ième met en lumière. Dans ce véri­ta­ble voy­age en dehors du temps, le ver­tige exis­ten­tiel du per­son­nage con­t­a­mine le lecteur, con­fron­té avec lui à la vasti­tude de l’e­space et du temps dans un jeu con­tin­uel entre l’échelle réduite du réc­it intime et celle, infinie, du sense of won­der cher aux ama­teurs de sci­ence-fic­tion.

Le roman, plus intéressé à saisir les ambiances qu’à fournir un pur réc­it d’an­tic­i­pa­tion, con­serve cepen­dant une grande part de mys­tère. Car Frédéric Rous­sel livre avant tout le por­trait d’un homme et, à tra­vers lui, celui de notre human­ité entière avec, en guise de fil rouge, une for­mi­da­ble leçon d’hu­mil­ité :

Faire une décou­verte cap­i­tale
ne change rien à notre con­di­tion
Aujour­d’hui j’ai fait une décou­verte cap­i­tale,
puis j’ai fail­li mourir.
J’ai fait une décou­verte for­mi­da­ble,
et per­son­ne ne l’a su.
Je suis tou­jours un incon­nu
dans un infi­ni de soli­tude.

Nico­las Steten­feld

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