Écrire et lire pour qu’il y ait autre chose à vivre, sur cette terre, que le gel, le crachin, les malheurs et les dos qui se figent

Un coup de cœur du Car­net

Marc DUGARDIN, Per­son­ne dis-tu, Rougerie, 2025, 64 p., 12 €, ISBN : 978–2‑85668–427‑6

dugardin personne dis tuAvec Per­son­ne dis-tu, Marc Dugardin pour­suit son “boulot” de poète, ou la tâche qu’il s’assigne, en tout cas, en tant que poète : être un sis­mo­graphe, un enreg­istreur. Un passeur de vibra­tions, de sen­sa­tions et d’émotions. Ses poèmes vont droit au but. Ne s’embarrassant ni des faits, ni des lieux, ni des heures, ni des noms.

Dans Per­son­ne dis-tu, le pre­mier poème dit :

je prête
un peu d’indulgence
à celle
qui ne m’a pas regardé

un jour
vis­i­teuse improb­a­ble
elle me la ren­dra

Le dernier poème dit :

tu sur­gis
au milieu du rêve
que je n’ai pas encore rêvé

étoile qui danse
dans le chaos
des let­tres de ton nom

je n’en crois pas mes yeux

tu me donnes
en fil­igrane de ton absence
la preuve que tu existes

Du pre­mier au dernier poème, Marc Dugardin nous invite ici à de sacrées ren­con­tres : celles des femmes de sa vie. Mère. Épouse. Amantes. Amies. Femmes autri­ces dont les mots ont mar­qué au fer rouge, pour tou­jours, la chair et l’esprit de Marc Dugardin. Réelles ou fic­tives, toutes ces femmes, comme dans un rêve, s’agglomèrent, ne for­mant qu’une seule et même fig­ure, un “tu” auquel un “je” s’adresse.

Impos­si­ble à nous, lec­tri­ces, lecteurs, de débrous­sailler l’affaire. De savoir si le “tu” dans tel poème se réfère à telle amie ou telle amante. Ce genre de jeu de piste n’intéresse pas Marc Dugardin. Le détourn­erait des raisons qu’il a à écrire et à lire, à se laiss­er trans­porter par les mots et les émo­tions des autres, comme on est, des fois, trans­porté par une musique qui nous élève et porte à croire, pro­vi­soire­ment, que la grâce ou la musique des sphères existe. Nous faisant sen­tir, a min­i­ma, qu’il y a autre chose à vivre, sur cette putain de terre, que le gel, le crachin, les mal­heurs et les dos qui se figent.

Comme les livres précé­dents de Marc Dugardin, Per­son­ne dis-tu est à la fois sim­ple et mod­este dans sa for­mu­la­tion et son pro­pos mais for­mi­da­ble­ment ambitieux. C’est que Marc Dugardin est exigeant. Comme je l’ai dit, Marc Dugardin ne se préoc­cupe pas des cir­con­stances réelles grâce aux­quelles les poèmes sont nés. Ne comptent, pour lui, que les sen­sa­tions, sen­si­bles, sen­suelles et sen­sorielles, à faire pass­er. C’est que Marc Dugardin table sur ses lec­tri­ces et lecteurs. Sait qu’au moins – on l’espère – on a en partage avec le “je” du livre la fac­ulté de vibr­er. D’être emporté ou élevé à trois cen­timètres quinze au-dessus du sol, touché touchée par la grâce, appelons ça la grâce.

Cela donne, au final, des poèmes ultra courts, de dix lignes sou­vent. S’enchainant dans l’ordre chronologique de leur appari­tion. Le pre­mier poème étant par­venu à Marc Dugardin en pre­mier. Le dernier ayant été dic­té à Marc Dugardin en dernier. Parce que Marc Dugardin adore cette idée : ne rien maitris­er. Se laiss­er sur­pren­dre. Laiss­er les mots s’imposer et l’étonner. Parce que seuls ces instants où l’on s’oublie comptent. Parce que seuls les mots, sen­sa­tions, émo­tions, etc., arrivés par hasard sur la page sont réels. Ou parvi­en­nent, pro­vi­soire­ment, à nous faire oubli­er le mal­heur qu’il y a d’être née ou né, ici, sur cette planète-ci, dans ce monde-ci, à cette époque-ci.

Ouvrir un livre de Marc Dugardin, c’est faire son deuil d’une lit­téra­ture sim­pliste, fausse­ment rose et joyeuse. C’est se laiss­er touch­er par des mots qui s’adressent, d’abord et avant tout, à notre part ani­male, secrète et invis­i­ble, a pri­ori dépourvue de mots mais néan­moins sen­si­ble aux langues quand elles se font vibratiles. Comme si c’était la seule façon de don­ner corps, ou d’incarner, con­crète­ment incar­n­er, l’impalpable et l’indicible. Ou quelque chose du genre. 

Vin­cent Tholomé

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