Serge NÚÑEZ TOLIN, Langue qui me commence, précédé par … d’avoir couru comme le vent se lève, Rougerie, 2025, 80 p., 13 €, ISBN : 978–2‑85668–426‑9
Toute l’œuvre du poète Serge Nuñez Tolin, fils d’immigrés originaires du Nord de l’Espagne, est habitée par la question de la parole et du silence. Celle-ci est au cœur même de la question poétique, la naissance d’un poème provenant d’un élément existentiel ou mental proprement sidérant. Dans L’expérience intérieure, Georges Bataille écrivait : « Je ne donnerai qu’un exemple du mot glissant. […] je me borne au mot silence. Du mot, il est déjà […] l’abolition du bruit qu’est le mot ; entre tous les mots c’est le plus pervers, ou le plus poétique : il est lui-même gage de sa mort. » Le travail d’écriture est un mouvement d’écart sans cesse relancé :
Nous associons le silence à la poésie qui est un fait de langage, et de surcroît un langage sonore par excellence qui a affaire plus que tout autre à la matière sonore des mots. […] Le langage poétique est ce par quoi l’homme se rapporte à l’autre […]. L’écoute du silence implique le renoncement de l’emploi du langage comme expression productrice d’un monde dans lequel l’homme rencontre toujours et seulement lui-même, ses propres représentations ou autoreprésentations. L’écoute du silence devient […] l’écoute de ce qui ne se laisse pas dire, la parole secrète qui demeure indicible. Mais c’est grâce à cette parole que tout parle, à cette parole où vibrent l’éloignement et la proximité immenses de l’originaire. Silence et parole se compénètrent ; l’un suppose l’autre, mais leur fondement demeure quelque chose que l’on ne peut pas appréhender : cette errance coïncide avec l’origine considérée comme ouverture, jaillissement, forme pure de tout événement. (Adriano Marchetti, Ontologie du silence et langage poétique)
Le poème chez Nuñez-Tolin – ce nouveau livre forme un seul poème en ses variations – aborde cette énigme insoluble : comparant l’émission de parole à la respiration, il insiste sur la transitivité et l’insaisissable de toute vie (ainsi les images du vent, de la marche et du trajet, du trébuchement, du bord de mer, du blanc et du bleu, du visage dans le miroir) : le chemin nous chemine, dit-il, citant Machado. Le silence est source et terme de toute parole, l’ici et le maintenant seule réalité où percevoir le réel, où se réconcilier avec l’énigme de la vie. L’image du vent, structurante comme celle de la marche, traduit cela : le vent est la vie et la vie est du vent (le vent : l’air, le souffle). La parole ou la langue est le fruit du souffle, d’où le titre du diptyque : Langue qui me commence… d’avoir couru comme le vent se lève, typographiquement architecturé en miroir et offrant au lecteur un propos métaphysique ternaire selon une dynamique silence / parole / silence, absence / présence / passage… Des éléments biographiques expliquent cette hantise du silence et de la parole : le grand-père du poète, mineur dans les Asturies dans les années 1930, conseiller municipal communiste, fut emprisonné par les franquistes et mourut en détention :
Un que je n’ai jamais connu, dont il m’a été si peu parlé. Silence qu’il a laissé après lui, avec quoi on n’a rien su faire, avant que je n’aie cru devoir y mettre des mots. Abuelo.
Son fils, le père du poète, fut séparé de sa famille alors qu’il n’avait que neuf ans en raison du transfert par la Croix-Rouge des enfants espagnols – les niños de la guerra – vers des familles d’accueil, ici en Belgique :
La douceur, tu l’as portée sans qu’elle ne soit là pour toi. Padre.
Il existe donc une filiation par omission ou absence, à travers le destin du grand-père, du père et du petit-fils mais aussi le silence encore plus assourdissant de la mère du poète. Le silence est alors un appel qui ne cesse d’appeler. Le souffle est le mouvement même de la vie et de la mort indissolublement mêlées. Ce pourquoi les rares images qui parsèment ce long poème disent l’infini et ce qui se dérobe : comme Char, face à l’effondrement des preuves, le poète ne peut-il alors répondre que par des salves d’avenir ? Il prend appui sur ce qui s’est dérobé et se dérobera toujours entre écoute et parole pour, à travers le paradoxe même du poème, laisser une chance à ce qui est vivant :
Parler, se séparer de ce que l’on a dit, ce qu’on a tu dans l’autre langue. La respiration ne compte pas les mots, n’en fait pas la somme.
Tout me quitte comme ça m’est venu, passant dans le corps, qui passe à son tour. Si une ombre bouge au-devant, je rejoins son mouvement et non le pli dans l’obscurité.
« Si l’unité primordiale a besoin de l’apparence, c’est qu’elle a pour essence la contradiction », écrivait Nietzsche dans La naissance de la tragédie. Le noyau, c’est l’inconnaissable : Une langue se formait, presque sans moi – avant moi ou en avant de moi. Il me fallait en faire quelque chose qui parlerait pour que je l’écoute. Ainsi vécu, le poème est une prière héraclitéenne et laïque. Le poète, à travers le poème, marche et partage avec le temps sa propre disparition et rejoint au-delà de tout antagonisme l’énigme de l’Être.
Éric Brogniet