Simon Leys. La clairvoyance contre l’idéologie

Simon LEYS, Ombres chi­nois­es, Nou­velle édi­tion aug­men­tée, Pré­face de Jean-François Rev­el, Les Belles Let­tres, 2025, 360 p., 15,90 €, ISBN : 9782251456560

leys ombres chinoisesLe regard que Simon Leys por­ta sur la Chine pop­u­laire dans Les habits neufs du prési­dent Mao (1971), Ombres chi­nois­es (1974), Images brisées (1976) ame­na au grand jour ce que, longtemps, les maoïstes occi­den­taux ne lui ont pas par­don­né de révéler, n’y voy­ant que le reflet d’une idéolo­gie enne­mie, anti-Mao : le bas­cule­ment de la Chine dans une bureau­cratie total­i­taire, le cauchemar dic­ta­to­r­i­al de la Révo­lu­tion cul­turelle. Essay­iste, sino­logue, tra­duc­teur de Con­fu­cius, his­to­rien de l’art, Simon Leys (pseu­do­nyme de Pierre Ryck­mans) est nom­mé attaché cul­turel à Pékin en 1972 et chargé de sil­lon­ner le pays afin d’en dress­er un rap­port glob­al. Au terme de six mois de voy­age dans une Chine qui ne délivre aux obser­va­teurs occi­den­taux qu’une vit­rine men­songère, il écrit Ombres chi­nois­es, un essai qui tient d’un pam­phlet cri­tique et d’un chant nos­tal­gique, dont le titre ren­voie autant à la tra­di­tion de la cal­ligra­phie qu’il n’a cessé d’étudier qu’au théâtre des ombres que les autorités maoïstes met­tent en scène à l’adresse des voyageurs venus d’Occident.

Longtemps, on reprocha à Simon Leys d’avoir eu rai­son trop tôt, d’avoir voulu dessiller des thu­riféraires aveu­gles, d’avoir décrit la dérive total­i­taire d’un régime trahissant la Révo­lu­tion, plongeant dans le culte du Grand Tim­o­nier. Obser­vant les désas­tres de la Révo­lu­tion cul­turelle tant sur les plans de la lib­erté, de la pen­sée indi­vidu­elle et col­lec­tive du peu­ple que sur ceux de l’art, de la cul­ture, de l’urbanisme, de la civil­i­sa­tion chi­noise immé­mo­ri­ale, Simon Leys dis­sout, met à nu « les mythes que l’Occident avait édi­fiés au sujet de la Chine con­tem­po­raine » (Czes­law Milosz), décrit la vio­lence des gardes rouges lors de la Révo­lu­tion cul­turelle, les per­sé­cu­tions, les purges, les mas­sacres, la volon­té de détru­ire les élites intel­lectuelles, d’éradiquer la tra­di­tion, la reli­gion, le con­fu­cian­isme, le pat­ri­moine cul­turel.   

Il est vraisem­blable que la « Révo­lu­tion cul­turelle » a lais­sé d’autres lésions plus pro­fondes encore dans les esprits et les sen­si­bil­ités. Elle a représen­té un point cul­mi­nant dans quelques années d’épurations péri­odiques, sou­vent sanglantes, d’éducation méthodique de l’agressivité, et de légiti­ma­tion de la vio­lence et de la haine. 

La jeunesse urbaine déportée dans les champs, le saccage des tem­ples, des lieux de culte, la démo­li­tion du pat­ri­moine mil­lé­naire de la ville de Pékin, la table rase du passé, la plan­i­fi­ca­tion d’une urban­i­sa­tion orwelli­enne hideuse, la mise au pas de la lit­téra­ture, du théâtre, de la pein­ture embri­gadées afin de servir l’idéologie du régime, l’avalement mon­strueux de la révo­lu­tion par des forces qui la nient et en font l’organe d’un régime de mort courent dans ces pages hap­pées par le sen­ti­ment du désas­tre mais tra­ver­sées par le filet d’espoir apporté par l’existence d’une résis­tance chi­noise.

Il existe aus­si une Chine jeune et révo­lu­tion­naire ; con­stam­ment per­sé­cutée et bâil­lon­née, elle pour­suit envers et con­tre tout sa marche souter­raine ; de temps à autre, avec une incroy­able audace, elle laisse explos­er sa lutte au grand jour (…) C’est sur cette « Chine réelle »-là que nous fon­dons notre espoir, l’avenir lui appar­tient !   

Lors du dis­cours d’accueil qu’il prononça à l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique à l’occasion de la nom­i­na­tion de Simon Leys (qui suc­cé­dait à Simenon tan­dis qu’Amélie Nothomb suc­cédera à Leys), Pierre Mertens écrit : « Jamais, pour­tant, vous n’avez oublié la grandeur ini­tiale du conquérant et du réformateur (Mao Zedong) ni voulu la sous-estimer. Vous avez seule­ment pensé, comme Lucien Bian­co, que mieux aurait valu pour celui-ci qu’il mourût, à l’instar de Lénine, quelques années après son pre­mier tri­om­phe. Dans un sens, c’est pour avoir pris l’exacte dimen­sion de cette grandeur orig­inelle que vous n’avez pas pu par­don­ner à la déchéance qui s’ensuivit ».

Sur les œil­lères des mil­i­tants maoïstes occi­den­taux drapés dans leur refus de savoir, sur leurs dogmes rigides qui ne se lézardèrent, déchirés par la vérité, qu’après des années de dic­tature, Simon Leys lance ses Ombres chi­nois­es qui dénudent l’opéra de sang, révè­lent les tours de pres­tidig­i­ta­tion des mar­i­on­net­tistes au pou­voir, aler­tant avant tous les autres celles et ceux qui ne se réveil­lèrent que fort tard, comme il en est tou­jours avec l’Histoire, comme nous le mon­trent les tragédies en cours, au Proche-Ori­ent, ailleurs.  

Véronique Bergen

Un extrait d’Ombres chinoises

 

 

Un extrait pro­posé par les édi­tions Les Belles let­tres

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