Philippe FIÉVET, Le jardin aux lucioles, M.E.O., 2025, 204 p., 20 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782807005167
Victime de l’accident : un retraité, jardinier de cœur. Moment de la mort : un jour de printemps. Lieu du drame : un parterre de rhododendrons, composé de « trois solides arbustes de la famille des éricacées […] adoptant les mêmes tons que l’azalée mauve toute proche, elle aussi en pleine floraison », dans un jardin de la commune du Saule (en Hesbaye liégeoise). Instigateur : un liseron, « adventice qui a le don de s’entortiller tel un serpent autour de sa proie qu’elle transforme en caducée », ennemi juré du disparu. Cause du décès : piste du sécateur écartée ; hypothèse d’une crise cardiaque liée à la chute et à l’emprisonnement d’une cheville. Première témoin : Jacques, le voisin maraicher à la voix de stentor, quelques jours plus tard. Victimes collatérales : Alexis, Anaïs et Julien, enfants du défunt à la paternité tardive et heureuse. Endroit de l’inhumation : au pied du Parrotia persica, avec les cendres maternelles.
En plus de la douleur déstabilisante, le deuil d’un parent implique une perte des repères, accrue par l’obligation de se répartir ses effets. La garde-robe Empire, l’arbre de vie de Java, la pomme en bois du Brésil, la collection de marionnettes birmanes, mais aussi les vêtements, les documents, les meubles, les souvenirs, tout un ensemble accumulé et cohérent se voit trié, morcelé, fragmenté. Se pose aux enfants la question du sort à réserver à la demeure familiale, et surtout au Jardin aux lucioles, décor du dernier repos du narrateur. C’était son œuvre. Il l’a pensée, aménagée, entretenue et aimée avec patience et dévotion au long de soixante-cinq saisons, chacune en lui faisant éclore pensées et diffusant émotions. La frénésie étourdissante au printemps, la plénitude joyeuse en été, l’émerveillement mélancolique en automne, le calme introspectif en hiver, autant d’états et de réceptivités de l’âme en phase avec le cycle du temps. Son aventure botanique, il l’a vécue essentiellement en solitaire. Quelquefois, le silence et les mains expertes de Joffrey l’accompagnaient ; parfois, les bruits des rires et des disputes résonnaient autour d’un barbecue ; autrefois, les aboiements de Geisha, la chienne adorée, l’interpellaient. Mais c’était son univers intime.
Dans son domaine, feu le narrateur désirait luxuriance et harmonie. Son trésor végétal se déclinait donc en une profusion de fleurs, de plantes, d’arbustes, d’arbres impossibles à énumérer, tant la variété d’essences donne le vertige. Roses, camélias, viornes, lilas, magnolias, sorbiers, andromèdes, abélies, amélanchiers, céanothes, géraniums, giroflées, cerisiers, vinaigrier, catalpa, tulipier, cornouillers, ginkgo biloba, épimèdes, bambous, bouleau, aulnes, chênes, érables et tant d’autres, savamment disposés dans un souci des besoins végétaux et une quête du plaisir des sens humains (à travers senteurs, couleurs, bruissements, jeux de densité). Cette abondance lui a apporté d’innombrables moments de bonheur, d’excitation, d’inquiétude, de déconvenue, d’observation, d’apprentissage, de satisfaction, de fierté. Des inconnus parviendront-ils à en prendre soin, à percevoir son pouls, à entendre ses murmures… ?
Prolongement du Temps des arbres (Rouergue, 2019), Le jardin aux lucioles (publié chez M.E.O.) est une longue balade sensible et lucide, en ombre et en lumière, dans les sillons de l’existence d’un homme. Les évocations (du passé, du présent et du futur), les considérations (concrètes ou philosophiques), les anecdotes (humoristiques ou plus graves) jalonnent le chemin de la narration qui prend forme dans une langue à la fois simple et précise. Philippe Fiévet propose un récit personnel, qui illustre avec originalité une vérité lavoisienne universelle : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
Samia Hammami
