Un coup de cœur du Carnet
Michèle FABIEN, Notre Sade, Sara Z., Charlotte, postface d’Élise Deschambre, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 184 p., 10 €, ISBN : 9782875687111
Figure majeure des Lettres belges, de la scène théâtrale des années 1970–1990, autrice, dramaturge, adaptatrice, traductrice de Pasolini, Michèle Fabien (1945–1999) a interrogé avec une puissance inégalée l’espace théâtral, la dialectique des mots et des choses, du corps et du désir, de l’ordre symbolique, de son en deçà et de son au-delà. Accompagnées d’une remarquable postface d’Élise Deschambre, trois de ses pièces, Notre Sade, Sara Z., Charlotte, sont rééditées (dans un ordre différent) par Espace Nord vingt ans après la première édition dont la lecture éclairante était signée Marc Quaghebeur.
En 1974, l’année où elle défend sa thèse de doctorat, Michel de Ghelderode. Une dramaturgie de l’étouffement, où nait sa fille, la photographe Alice Piemme, elle co-crée l’Ensemble Théâtral Mobile avec Jean-Marie Piemme, Marc Liebens, Janine Patrick, Jean-Louvet et Michèle Seutin. Espace tout à la fois physique et métaphysique, réflexif et traversé par l’inconscient, le dispositif textuel des trois pièces met en scène les glissements du réel de l’Histoire à l’épaisseur des mythes, la fragilité, l’émiettement de l’identité et la cohorte des doubles, l’exclusion de celles et ceux qui, depuis une marginalité intrinsèque, imposée ou revendiquée, tentent de « se rejoindre eux-mêmes ».
Construite autour du Marquis de Sade, de l’emmuré qui, du fond de sa cellule, délivre la quintessence de la philosophie d’un libertinage qui défie la loi de Dieu et celles de la société, Notre Sade présente un jeu de dédoublement (que l’on retrouvera de façon plus explicite dans Charlotte) entre le marquis embastillé et un locuteur contemporain à son tour traversé par l’altérité, par la voix de Madame de Montreuil, la belle-mère de Sade, par les discours de personnages sadiens. Écrite en 1978, la pièce sera créée en 1985 et obtiendra en 1987 le prix triennal de Théâtre de la Communauté française.
Centrale, la question des enjeux du verbe, de ses limites, de ses pouvoirs de transformation circule dans les trois œuvres. Dans Charlotte, une pièce qui s’articule autour d’un duo de personnages — Charlotte 1, Charlotte de Belgique, fille du roi Léopold Ier, impératrice du Mexique emportée dans la folie, et Charlotte 2, l’actrice incarnant l’impératrice, mais aussi Maximilien de Habsbourg-Lorraine, Léopold Ier, Loysel comme l’analyse Élise Deschambre —, Charlotte 2 clame la puissance performative du verbe qui dénoue les impossibilités du réel : « Des mots peuvent transformer le temps, changer l’espace ! ».
Basée sur la nouvelle de Balzac, Sarrasine qui fut louée par Bataille, rendue mythique par l’étude S/Z de Barthes, Sara Z. radiographie les tensions entre le corps, la voix du castrat Zambinella et l’ordre langagier, tensions qui échouent à se sublimer et s’exacerbent dans l’expérience d’un évanouissement de l’identité, d’une dissolution toute durassienne des frontières moïques qu’éprouve Sara Z. (rappelons que Michèle Fabien a adapté et mis en scène Aurélia Steiner de Duras en 1982).
Zambinella.
Les mots ne comptent pas. Pas eux.
Sara Z.
Impossible. Ils sont là […]
Comment sortir des mots ? Que voulez-vous de moi ? Nous ne sommes pas seuls et il y a cette histoire qui se raconte encore et qui n’a pas fini.
Face à l’empire du verbe se dressent la voix et l’image qui rédiment et sautent au-delà de vocables « qui ne conviennent plus », jusqu’à l’accès à une zone de vie et de conscience où « hurler et se taire peuvent être pareils, là où ça souffre et ça jouit hors nous, avant nous ou après » (Sara Z.).
Dans Notre Sade, une pièce assise sur une structure complexe, sur un flottement des repères énonciatifs et du contexte spatio-temporel, les mots sont perçus comme un pharmakon, à la fois maladie et remède, comme un obstacle dont il faut se débarrasser et comme des compagnons de fortune qui permettent de retrouver son être, d’habiter son corps, son nom. Les jeux citationnels, l’intertertextualité sont au service d’un questionnement de l’identité, celle des personnages mais aussi celle de l’espace théâtral. La clôture dans le moule social, dans la domestication se rompt par l’ouverture d’une écriture qui recontacte une position d’énonciation inséparable de la matière, des sueurs, du sang, de la salive. Comme Élise Deschambre l’analyse avec finesse, « l’autrice bouleverse les normes de la composition dramatique en réduisant le drame à la seule énonciation d’une parole. Personnages, lieux, temps, actions nous parviennent par le biais d’un discours qui s’énonce, n’existent qu’au travers de voix qui se font entendre. » Le discursif se voit effrangé, débordé par l’indicible, le silence, le ressac du dire.
Questionnant la place des femmes dans l’Histoire, la folie comme fracas sur l’invivable, issue à l’insupportable, conséquence d’une violence répressive exercée à l’encontre d’une femme qui a voulu assumer des fonctions politiques dévolues aux hommes, Charlotte nous mène dans le lacis psychique de Charlotte de Belgique qui s’invente une nouvelle naissance en s’identifiant à l’officier Loysel, qui se réapproprie son être en se projetant dans un autre, dans un jumeau masculin.
Le temps des femmes n’est pas encore venu.
Face à la douleur de la perte (de Maximilien fusillé au Mexique, de la Lombardie-Vénétie, du Mexique), pour s’alléger du fardeau de porter le prénom d’une morte, afin d’obtenir une coïncidence entre le nom et l’être qui le porte, Charlotte devient Loysel, un officier de Napoléon III, devient « Hommel » sans cesser d’être elle-même, au fil d’une expérience que Michèle Fabien rapproche du Golgotha (« Écrivons notre Golgotha, notre Queretaro ») et d’une nomination qui, lavant les plaies, ressaisissant les faits de l’Histoire dans le mythe, sacre la donation de l’être. Recluse à Laeken, ensuite à Tervuren durant soixante années, tenue à l’écart du monde, elle meurt en 1927. Sade, Charlotte de Belgique, deux voix que le pouvoir, la société ont fait taire, ont bâillonnées et à qui Michèle Fabien donne une parole réparatrice.
L’incandescence d’une écriture expérimentale, l’innovation du langage dramaturgique, le questionnement sur la nature de la représentation et sur les danses troublées du dire et du désir sous-tendent le théâtre de Michèle Fabien. Un théâtre étincelant et précurseur. Une importante iconographie accompagne ce volume décisif.
Véronique Bergen
Plus d’information
- L’Ensemble théâtral mobile monte « un certain Heiner Müller », Ou la création mondiale de Hamlet-machine par une compagnie belge (Instantané des AML, Le Carnet et les Instants n°221, 2024)
- La fiche de Michèle Fabien