« (…) La manigance des mots … »

Patrick DEVAUX, Ne le dites à per­son­ne, illus­tra­tions de Cather­ine Berael, Coudri­er, 2025, 55 p., 18 €, ISBN : 978–39052-070–2

devaux ne le dites a personnePoète pro­lifique, Patrick Devaux pub­lie ses recueils avec une régu­lar­ité de métronome. Sa bib­li­ogra­phie (par­tielle !) donne le ver­tige et pour­rait don­ner à crain­dre une pro­fu­sion dévelop­pée au détri­ment de l’inspiration. Ce n’est certes pas le cas ici.

Avec Ne le dites à per­son­ne, Devaux se laisse porter par la nos­tal­gie d’un temps qu’il regrette de n’avoir pu sauve­g­arder. Loin des réseaux soci­aux (qu’il pra­tique pour­tant avec une gour­man­dise allè­gre), ce temps-là préser­vait les vrais con­tacts (que le poète développe avec une non moins grande affa­bil­ité, ne serait-ce que dans l’exercice de ses respon­s­abil­ités au sein de l’AREAW dont il est le prési­dent).

Il alterne ce que la nos­tal­gie véhicule de tristesse et de mélan­col­ie, avec l’espoir sans cesse renou­velé que le sou­venir d’un temps / d’étoiles / aux fenêtres rede­vi­enne une réal­ité. Le poète se laisse porter par ces images que l’on devine « en noir et blanc » (ain­si que le sug­gère en exer­gue la cita­tion d’Anny Duperey « La nos­tal­gie est noire et blanche »), images qui recon­stituent une lib­erté non­cha­lante et mou­vante comme la fumée / d’un cig­a­r­il­lo / timide/ soufflé/ vers / le pla­fond / d’une pièce / aux vers con­fus. On ne peut s’empêcher à la lec­ture de ce recueil, d’associer cer­tains de ses poèmes à des célébra­tions mor­tu­aires. Ain­si celui-ci :

Assise
sans
pou­voir se lever
une poétesse
a lu
les mots âgés
écrits sur ses genoux
on la vit deux fois encore
ensuite
son dernier poème
fut lu
entre lys blancs
et
car­tons noirs

On songe aux soirées au cours desquelles les poètes lisent leurs vers devant une assem­blée bien­veil­lante, où

par­fois
un instru­ment impro­visé
osait
quelques gammes
entre
les rimes applaud­ies
pub­lic éteint
tu ren­trais à pied
marchant sous les étoiles.

Avec cet éloge de la poésie, empreint d’une grâce qui en étreint la lec­ture, Patrick Devaux célèbre cet indéfiniss­able inter­stice entre la phrase et l’émotion, le dévoile­ment de la mani­gance des mots / écrits / en cachette / de nous-mêmes. C’est peut-être ici le plus émou­vant des recueils d’un poète dont l’aménité souri­ante ne se dément jamais.

Cather­ine Berael, qui est égale­ment autrice (on lui doit récem­ment Deux, un recueil de nou­velles paru au Coudri­er), illus­tre le recueil de quelques dessins dont la légèreté et la grâce sont autant de con­tre­points à la grav­ité du texte. Ce con­traste entre texte et illus­tra­tion éclaire d’un lumineux effet de miroir la lec­ture du vol­ume. Sans doute la com­plic­ité entre dessin et poésie s’est-elle nour­rie d’une fréquen­ta­tion régulière entre les deux dis­ci­plines. Ce ne sont pas moins de sept vol­umes de Devaux qui ont été rehaussés, dans la belle mai­son d’édition du Coudri­er, par les traits de la plas­ti­ci­enne, tou­jours heureuse­ment inspirée.

Jean Jau­ni­aux

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