Claire GATINEAU, Debout sur le toit, La place, 2025, 128 p., 16 €, ISBN : 978–2‑9602918–5‑8
Debout sur le toit invite à penser que notre rapport aux lieux s’établit dès notre enfance. Petite, la narratrice – « la femme », dans le récit – habitait dans une demeure « pleine de maisons miniatures », parents architectes obligent. Elle et son père « ouvraient les portes des maisons vides et se glissaient entre leurs murs pour les mesurer ». En elle, cette curiosité s’est établie. Un corps peut être appelé par un espace. Un jour, la « maison minuscule tout en hauteur » d’un quartier très médiatisé de Bruxelles se noue au ventre de la femme. Après avoir rendu toutes les clés des théâtres, elle fait l’acquisition d’une nouvelle. Avec ce manuel hybride foisonnant, Claire Gatineau déplie les étapes d’appropriation d’un lieu, innervé par les récits du corps qui l’investit.
Aux yeux de la loi, l’acquisition d’un lieu se marque de l’estampille masculine. Il faut l’entretenir « en bon père de famille » : « la barbe postiche » de la narratrice ne se décollera pas au gré des soins appliqués à une maison souffrante, auscultée, réparée, à mesure que ses pans cessent d’occulter pour révéler. Plutôt que propriétaire, la femme est « responsable de la santé de ce corps tout en hauteur », semblable à celui d’une très vieille femme. À l’échelle de la rue, d’autres soins s’opèrent, puisque les corps-ribambelles des maisons mitoyennes se tiennent chaud.
À quelques reprises, la police d’écriture fond sous nos yeux, lorsque le récit se veut métatextuel, questionnant l’entrée d’un nouveau personnage dans sa trame, un homme, chercheur « des formes que prend le temps dans le corps ». Ce dernier annonce l’ouverture de la boite à archives du premier spectacle de la femme, repoussée jusqu’alors, par manque d’ordre. Il s’agit de creuser les lieux investis, de polir les refuges de nos corps, pour mieux creuser en soi. Cette démarche se matérialise par l’achat de deux carnets, un pour abriter les mots qui disent l’installation dans cette maison et quartier nouveaux, un autre pour ceux qui découlent de cette réouverture d’archives. Le fil du récit parviendra à les fusionner subtilement.
Se dédier à un nouveau lieu ouvre les portes de l’écriture, tant cet acte s’inscrit dans une continuité : la femme ressaisit du bout des doigts les anciens lieux qui ont compté, pour y plonger une loupe mélancolique, révélant la petite table de la maison de la grand-mère Hibou ou le canapé de la grand-mère Dragon. Par ailleurs, celle qui a quitté la scène la retrouve par ce lieu perméable, y endossant un tout autre rôle : puisque le séjour de la maison est une ancienne poissonnerie, elle se sent souvent « débordée par l’extérieur » et observe, dès lors spectatrice, les actes répétés des acteurices du quartier, certains personnages étatiques voulant faire de ce lieu une tour de contrôle d’un quartier jugé « extrêmement dangereux ». Se vouer à un nouveau lieu réaffirme joliment l’influence mutuelle de la spatialité et de la corporalité : les espaces sont à même de s’étendre par les conversations, de revivre par une présence, de s’hérisser de la fréquence d’un autre lieu, par l’entremise d’un corps qui en est toujours imprégné.
Patiemment, la femme épluche et soigne cette maison-oignon, dans laquelle le confort se glisse petit à petit. La boite à archives déverse alors son contenu entre les interstices des sols et des murs gorgés d’eau et l’enchevêtrement des racines du potager partagé : les « dérives urbaines », que la femme a menées avec d’autres, s’amassent sur le plancher. Inspirés par les situationnistes, la femme et son groupe décuplaient par exemple les perceptions – diurnes et nocturnes – d’un même lieu, se demandant « comment matinaux et fêtards allaient (…) regarder la même fin de nuit ».
Celle qui a mis « les mains dans les murs », a brassé la matière, peut l’étendre à l’envi, créant des espaces imaginaires supplémentaires à la maison. De l’errance à l’ancrage, la femme a mené sa barque. Sur le rivage de ce nouveau lieu, bercée entre autres par Gaston Bachelard ou Walter Benjamin, elle a donné une forme à ce qui était resté en elle, le modelant d’une manière unique :
Les images qui proviennent de la mémoire se réinventent à chaque convocation, depuis là où tu te trouves (…) Tu réécris, nous réécrivons sans cesse nos souvenirs, et aucun n’est exact. Tes archives déclenchent un mouvement, mais ce que tu laisses revenir aujourd’hui, ce qui remonte à la surface n’est que la forme de ce que tu reconstruis au présent. Seul le présent existe.
Fanny Lamby