Alors que le nouveau numéro du Carnet et les Instants consacre un volumineux dossier à des entretiens littéraires, notre série d’été « Parole d’écrivain » invite à (re)découvrir des interviews qui ont forgé l’histoire de la revue. Chaque dimanche, du 13 juillet au 17 août 2025, un auteur, une autrice a la parole.
Béatrix Beck, Raoul Vaneigem, Liliane Wouters, Philippe Marczewski, Amélie Nothomb, Jeanne Ashbé, Luc Dardenne, Lydia Flem, Thomas Owen, Nadine Monfils, Pierre Mertens, Gudule, François Schuiten… et beaucoup d’autres : depuis 1992 et la mue du Carnet et les Instants d’une simple feuille pliée en un magazine littéraire, les interviews d’écrivaines et écrivains belges y ont été nombreuses, et les voix ainsi entendues variées.
Avec “Parole d’écrivain”, ce sont quelques-uns de ces entretiens que nous parcourrons tout au long de l’été.
Premier épisode : Guy Goffette.
Dans cet entretien paru en 2006 (n°143) et mené par Michel Zumkir, Guy Goffette (1947–2024) évoque l’enfance, l’écriture du moi, l’inspiration qui guide la prose et celle qui innerve la poésie.
Guy Goffette, la part manquante
Il y a cinq ans, Un été autour du cou signait magnifiquement le retour de Guy Goffette en terres d’enfance et son entrée en terrain romanesque. Dans Une enfance lingère, on le retrouve même et différent. Tout aussi jouisseur de mots et de la langue, mais bien moins sombre puisque la blessure qui allait voler à Simon Sylvestre, le personnage principal du premier roman, une part de son enfance, n’avait pas encore été commise. Entretien avec l’auteur dans son bureau parisien, à la NRF, où il est question de romans, de poésies, d’écriture, de vaches et d’autres choses encore. Guy Goffette est un parleur autant qu’un jouisseur.
Le Carnet et les Instants : Une enfance lingère est le deuxième de vos livres où apparait Simon Sylvestre.
Guy Goffette : Il s’agira d’une trilogie. Un été autour du cou en est le volume central, Une enfance lingère le premier, Le bar des trois fesses en sera le dernier.
Qui est Simon Sylvestre, par rapport à vous ?
C’est toujours la question du je et du un autre. J’ai commencé à écrire quelque chose sur mon enfance que je ne pouvais pas mettre raisonnablement dans mes poèmes où il est plutôt question de sentiments, je ne fais pas des poèmes avec des souvenirs. Là, il y avait une affaire de paysages, de souvenirs. Tout cela, je l’ai écrit à partir d’une phrase qui tourne autour de l’idée « Si seulement elle n’avait pas fait ça…, j’aurais pu… » et qui fait plusieurs pages. Tout s’est fait là-dessus. J’ai commencé par des souvenirs de ma propre enfance, arrangés comme toujours. Sans être de la fiction, c’est du mentir un peu, non pas du mentir vrai, mais du mentir bâti sur du vrai. Puis tout à coup, est apparu ce personnage que j’ai connu, que j’appelais La Monette, et à partir de ce personnage, la boite de Pandore s’est ouverte. J’ai révélé ce que je ne voulais pas révéler : une histoire vraie qui ne m’est pas arrivée. Que j’ai vécue à travers l’amitié que j’avais pour ce personnage que j’appelle Simon. Dans Le bar des trois fesses, qui aborde son adolescence, la distinction sera clairement faite entre je et Simon. Parce que là, on ne sait pas ce qui appartient à je et à Simon. En général, ce sont plutôt les sentiments et sensations qui appartiennent à je et les actes, les actions à Simon. Comme si je regardais ce personnage agir. D’ailleurs il agit parfois en dépit de moi. Son comportement vis-à-vis des filles n’est pas du tout le mien. Mais vis-à-vis de la féminité, ce qui est vrai, c’est cette sorte de candeur qui vient à la fois du milieu dans lequel j’ai grandi, de mon éducation catholique, fermée sur elle-même, un catholicisme à la foi du charbonnier. Il y a aussi en moi ce quelque chose qui fait que j’écris des poèmes, une sorte de naïveté ou de capacité sans cesse renouvelée d’émerveillement. C’est pourquoi dans l’épisode avec la petite fille, ce qui l’émerveille c’est surtout cette petite culotte qui est un peu cachée alors que ce que la petite fille lui offre déjà, c’est sa zizute.
Votre livre semble écrit par quelqu’un dégagé de toute culpabilité.
Je n’ai aucune culpabilité. Vis-à-vis du sexe, je n’en ai vraiment aucune. Dans la culture catholique de l’époque, celle de mon enfance, le péché c’était le sexe, se toucher, etc. Je me souviens qu’au collège, qui était un collège religieux, il fallait s’endormir avec les mains au-dessus des draps. Moi je ne comprenais pas. Je n’ai pas en moi, et je n’ai jamais eu vis-à-vis de ce que j’aurais pu faire, de toutes les cochoncetés, comme dirait Ferré, que j’ai pu faire, des cochoncetés sexuelles et sympathiques, je ne ressens aucune culpabilité. Je trouve que le sexe n’est justement pas le péché. Si le péché existe, ce n’est sûrement pas là que les hommes pèchent. Il y a peut-être une visée involontaire dans ce livre de dédramatiser les choses. La sœur qui, dans mon livre, met les enfants sous ses jupes, aujourd’hui elle serait condamnée mais qu’est-ce qu’elle m’a fait ? Rien du tout. Qu’est-ce qu’elle a laissé en moi ? Une culpabilité, un traumatisme ? Arrêtons avec ces traumatismes. Tout cela, dans mon livre est sur le mode léger. L’enfant n’est pas traumatisé.
Par contre, dans Un été autour du cou, il y a un traumatisme véritable.
Il y a un traumatisme parce qu’il s’agit d’un enfant avec une femme de quarante-deux ans. Cette histoire a existé et elle a conduit, non pas, comme je l’écris, à un homme d’un certain âge qui voudrait récupérer la part de son enfance qui lui a été volée, mais au suicide de ce garçon. Ce que j’ai résumé en un seul été s’est, en réalité, passé sur plusieurs années. Cela devient grave dans ce cas-là, elle le violait moralement en lui donnant de force des choses qu’il ne voulait pas, en se jouant de lui, ça c’est un viol pour moi. Je suis contre tout viol bien sûr.
Un été autour du cou ne serait-il pas la part sombre, et Une enfance lingère, la part lumineuse d’une même enfance ?
Oui. Une enfance lingère est la part légère. La vérité, c’est qu’au départ je ne voulais pas faire un triptyque mais donner à la collection « Haute enfance » de Gallimard mes souvenirs d’enfance. Il s’est trouvé que ce ne sont pas de véritables souvenirs et que Simon est arrivé tout de suite, je l’ai laissé faire, j’avais beaucoup inventé à partir d’un élément mineur.
Nos amies les vaches
En plus de vos romans qui se passent dans l’enfance, il y a les livres sur Bonnard, Verlaine. Votre prose ne s’inscrit-elle pas toujours dans un rapport au passé ? Il y a un peu le même décor dans ces livres-là ?
Je crois qu’on n’écrit qu’un seul livre. Et on vit et on meurt de son enfance. On a emmagasiné un tas de choses et je crois que c’est ce qui nourrit tous les livres. Chez Bonnard, il y a ce besoin de lumière, c’était un homme qui n’était pas très gai et pourtant il était le peintre de la lumière, de la beauté de la femme… Il y a beaucoup de choses qui me touchent chez Verlaine à cause des Ardennes, de cette sorte de candeur, de naïveté, même s’il est le salopard qu’on sait. Le courant est campagnard. J’ai pourtant envie d’écrire quelque chose sur ce monde, je ne parviens pas. Je reste dans cette enfance qui a été, non pas idyllique mais heureuse. Je n’ai aucune nostalgie pour le passé, je ne voudrais pas que ce monde-là revienne, je suis d’un monde qui va vers l’avant, mais je crois qu’on ne peut pas faire table rase.
Vous avez, je crois, écrit cinq romans avant Un été autour du cou. Que sont-ils devenus ?
Je les ai brûlés. J’en ai encore d’autres. Je n’ai pas la visée de faire une carrière dans le roman. Pas du tout. La poésie, elle, a toujours été là, depuis l’enfance, puisque je suis tombé sur un instituteur qui adorait la poésie. J’ai appris avec lui des centaines de poèmes, j’ai appris à versifier.
Entre la poésie et la prose, vos écritures sont différentes.
Elles sont différentes et elles se recoupent. On dit que j’écris des romans comme des poèmes d’une certaine manière. Dans mes poèmes aussi, il y a beaucoup de la campagne. D’ailleurs, je vais vous dire un secret, depuis que j’ai quitté la campagne, j’ai du mal à écrire un poème. En quittant la Gaume, j’ai commencé à écrire des textes en prose. Je vais quand même publier un recueil de poèmes mais il n’y a rien à faire, il est encore plein de campagne, d’herbes, de vaches. Les vaches sont mes grandes amies. Elles me manquent ici. À Paris, on n’en voit pas beaucoup… Les vaches on peut les regarder dans les yeux longtemps, on peut s’interroger, on a l’impression qu’elles n’ont pas de regard mais elles en ont un. Tout est mêlé dans la poésie. Chaque poème est un roman en fait. Il y a en lui des choses du roman, le concret de la vie, il y a en même temps les sensations, parce que pour moi, le poème c’est plutôt des sensations. Dans le roman, il y a une avancée. Une enfance lingère, j’ai appelé ça roman, mais c’est plutôt un recueil de petites anecdotes reliées par le fil de la lingerie, le fil de la curiosité candide. C’est un livre doux et tendre comme la soie, qui ne veut pas être déchirant, il n’y a pas de traumatisme. J’en avais besoin, je crois, car le recueil que je vais publier n’est pas de cette tonalité et les livres que je prépare non plus. Ils sont plus violents, peut-être parce qu’ils se situent en ville. Dans Le bar des trois fesses, il y a l’enfermement dans un pensionnat, la séparation, la violence des autres. Ce sera autre chose.
Lisez-vous les auteurs de la campagne ?
J’aime Faulkner dont on ne peut pas dire que ce soit un écrivain de la ville. Par contre Giono m’ennuie. Ce que j’ai connu ne m’intéresse pas réellement. Si je vivais à la campagne, j’écrirais des livres sur la ville. Moi c’est Joyce que j’aime, Onetti, c’est l’écrivain de la ville même, j’aime surtout Lobo Antunes. Tous sont des auteurs qui vont dans la langue autrement… Je pense que j’écrirai un livre qui sera étrange, bizarre, uniquement sur la langue, le langage, le plaisir d’entrer dans la langue. Ce que j’aime c’est la phrase, la musicalité de la phrase et sa couleur. J’y suis très attentif. Je ne sais pas si aujourd’hui cela compte encore. Dans tous les manuscrits que je lis, il y a beaucoup d’idées mais ce n’est pas écrit. J’aime le style et la correction.
On ressent dans votre œuvre, un vrai plaisir des mots. Dans Une enfance lingère, le plaisir de la lingerie se couple avec celui des mots qui disent cette lingerie.
Je suis verlainien, j’aime une certaine musicalité, une certaine douceur toujours, je trouve que c’est peut-être un remède à la violence qui nous entoure. Je cherche autre chose… D’ailleurs je voulais intituler mon prochain recueil Paradisiaque, on n’a pas le paradis, c’est ce qui nous manque. Quelque chose nous manque et c’est là-dedans que j’écris, dans le manque. Je n’ai pas les grandes difficultés de la page blanche, ses grands drames. Je suis un jouisseur en fait, un jouisseur avec la langue, je suis un jouisseur dans la vie. Je trouve qu’il faut vivre au présent. Je ne crois pas du tout au futur, seul existe le présent. Donc je vis au présent, mais avec tout ce que je suis, puisque je le traine avec moi. C’est ce que je veux montrer avec mes romans. Même si je parle d’un temps passé, il n’est jamais situé sauf par les vêtements, une histoire. Si j’avais situé l’action en Roumanie, où j’ai aussi vécu, si je l’avais située dans la campagne roumaine, j’aurais été en avance. Je suis dans mon présent à moi. Tout est lié, je ne vois pas la séparation entre tout ce que j’ai fait, sinon que d’un côté je passe au vers, de l’autre, à la prose. On a dit que Verlaine d’ardoise et de pluie et Elle, par bonheur, et toujours nue étaient écrits d’une manière poétique, c’est simplement parce que c’est ma langue, voilà, et ce n’est pas une langue abstraite, ma langue est concrète. Pourquoi ? Parce que je voulais être peintre. D’ailleurs les peintres m’ont dit que j’écris avec des couleurs. J’avais un certain don pour le dessin, mais à la maison, peintre n’était pas un métier envisageable, il fallait que j’aie une bonne place, dans l’enseignement. Peintre était réellement mon bonheur, je suis comme un gaucher contrarié. J’ai modifié ma vocation en écriture.
Michel Zumkir



