Écrivain de l’océan et non écrivain de piscine

Maxime LAMIROY, Le Cuirassé Pouchkine, Lamiroy, 2025, 78 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87595–975‑1

lamiroy le cuirassé pouchkineLa pas­sion de la lit­téra­ture, de la cul­ture russe, l’existence aiman­tée par la magie des Let­tres sous-ten­dent le réc­it Le Cuirassé Pouchkine, qui fig­ure au nom­bre des nom­breux inédits lais­sés par Maxime Lamiroy, un jeune écrivain, philosophe, tra­duc­teur et édi­teur qui nous a quit­tés en juil­let 2024. Nous retrou­vons les par­fums qui com­posent ses autres textes (Deux sœurs, Les juges péni­tents…) et dessi­nent un univers à la lisière de l’onirisme et du réel. Vir­tu­ose de la mise en abyme, Maxime Lamiroy livre des frag­ments auto­bi­ographiques éloignés du courant hégé­monique de la lit­téra­ture du « je », décan­tés dans un au-delà de l’auto-fiction. Aigu­il­lé par Math­ieu, un ami slavophile qu’il con­nut durant ses études de langue et de lit­téra­ture russ­es, le nar­ra­teur s’adonne à une quête qui a pour décor le cen­tre-ville de Brux­elles et pour but la librairie « Le Cuirassé Pouchkine », un lieu dédié aux Let­tres russ­es. Le pié­ton de Paris de Léon-Paul Far­gue devient un pié­ton brux­el­lois infati­ga­ble qui sil­lonne la rue de Flan­dre, la place Sainte-Cather­ine, la galerie des Princes avec la soif d’un bib­lio­phile qui pose une équiv­a­lence secrète entre déam­bu­la­tions géo­graphiques et péré­gri­na­tions men­tales et romanesques.

Le réal­isme se voit déporté par un cli­mat moins irréel que sur­réel ; située rue du Peu­pli­er, la librairie russe dont le nom rap­pelle le Cuirassé Potemkine scin­tille comme un rose­bud dont il revient au nar­ra­teur de percer le mys­tère. Sur fond de pandémie et de con­fine­ment, de guerre entre la Russie et l’Ukraine, d’enchâssements de micro-réc­its con­sacrés aux auteurs russ­es traduits par le nar­ra­teur, le titre dévoile une de ses nom­breuses sig­ni­fi­ca­tions : habiter l’espace de la lit­téra­ture, vivre en lit­téra­ture, c’est grimper dans un cuirassé révo­lu­tion­naire et faire de la bib­lio­thèque du monde une cuirasse pro­tec­trice.

Trois per­son­nes retirées du monde, bar­ri­cadées par des mass­es de papi­er, con­tenant toutes du texte, rien que du texte, par­fois des images. Au-dehors, souf­frances, réjouis­sances, exodes, asphyx­ies, quo­ti­di­ens divers et var­iés. 

Des pages éblouis­santes enchâssent une dis­cus­sion sur l’ouverture de Lenz de Georg Büch­n­er, sur l’interprétation qu’en don­na Paul Celan. Cette con­ver­sa­tion que le nar­ra­teur sur­prend dans une librairie « Het Ivoren Aap­je »/ « Le Petit Singe d’Ivoire » exem­pli­fie le recours au réc­it-gigogne, la dimen­sion métafic­tion­nelle d’un texte qui, à l’instar des Deux sœurs, inter­roge les pou­voirs du verbe. L’enquête menée à pro­pos de la librairie « Cuirassé Pouchkine » revêt une dimen­sion exis­ten­tielle et ini­ti­a­tique. Elle se clôt par un finale qui, tis­sant deux motifs, parachève et aigu­ise le dis­posi­tif textuel des poupées russ­es. Le pre­mier motif, boulever­sant, a trait au décès d’une libraire, Brigitte, aux côtés de qui le nar­ra­teur tra­vaille. Lisant les lignes que Maxime Lamiroy con­sacre à la dis­pari­tion de Brigitte, à la manière dont son exis­tence se pro­longera et sur­vivra dans la mémoire de ses proches, on ne peut pas ne pas songer à la mort de Maxime Lamiroy, comme si les deux morts se super­po­saient.

À tout moment, toute exis­tence peut être ramenée à la vie par la trace qu’elle a lais­sée

Par les écrits inédits qu’il nous lègue, Maxime Lamiroy est ren­du à l’existence. Dévelop­pé dans les dernières pages, le deux­ième motif développe la vision de la lit­téra­ture que l’auteur a théorisée dans le mou­ve­ment où il l’a mise en œuvre. L’ombilic et l’ambition de son entre­prise sont res­sai­sis, portés à la lumière et la con­créti­sa­tion fic­tion­nelle épouse le principe qui pré­side à une remise en jeu des forces de la lit­téra­ture.

Notre éduc­tion con­cer­nant la lit­téra­ture est assez sem­blable à celle que nous réser­vons à la nata­tion. On nous apprend à nag­er dans les piscines (…) La vision glob­ale, celle que nous enseignons aux enfants, est une lit­téra­ture de piscine. Le texte racon­te une his­toire, il trace une ligne à tra­vers le temps, par­fois morcelée qu’il faut recon­stituer. 

Il existe une autre façon d’écrire, mais aus­si de lire, celle qu’expérimentent les per­son­nes qui, à l’étroit dans l’artificialité des piscines et des eaux domes­tiquées, préfèrent le grand large, l’océan Lit­téra­ture où dansent Lautréa­mont et quelques autres au nom­bre desquels Maxime Lamiroy, écrivain des mers sauvages, emplies de vies ani­males, végé­tales et non arpen­teur médail­lé des piscines. Les mots, l’imaginaire des écrivains des piscines ne brisent pas les murs de ces dernières , leurs eaux mortes. Loin des pro­fesseurs de nata­tion, Maxime Lamiroy est un plongeur pélag­ique.     

Véronique Bergen