Parole d’écrivaine : Jacqueline Harpman

parole d'écrivain 1 jacqueline harpman

Alors que le nou­veau numéro du Car­net et les Instants con­sacre un impor­tant dossier à des entre­tiens lit­téraires, notre série d’été « Parole d’écrivaine » invite à (re)découvrir des inter­views qui ont forgé l’histoire de la revue. Chaque dimanche, un auteur, une autrice a la parole.

Six­ième et dernier épisode : Jacque­line Harp­man.

Cet entre­tien paru en 2002 (n°123) et mené par Jean­nine Paque n’est pas le pre­mier que Jacque­line Harp­man accorde au Car­net et les Instants. L’autrice, qui con­nait aujour­d’hui un regain d’in­térêt phénomé­nal avec la redé­cou­verte de sa dystopie Moi qui n’ai pas con­nu les hommes, évo­quait alors notam­ment sa con­cep­tion de l’autobiographie et de l’autofiction.


Dieu, les autres et moi
Les vies parallèles de Jacqueline Harpman

harpman la dormition des amants grasset

Jacque­line Harp­man vient de pub­li­er coup sur coup un treiz­ième roman, La dor­mi­tion des amants, et une longue nou­velle, Le temps est un rêve. Avec celle-ci, elle com­plète une série d’autobiographies, réelles ou rêvées, com­mencée avec Dieu et moi et pour­suiv­ie avec La vieille dame et moi, et En quar­an­taine. Des aven­tures où l’auteur se réserve le pre­mier rôle. Hasard, néces­sité ou tout sim­ple­ment lib­erté illim­itée du romanci­er?

Le Car­net et les Instants : Après avoir don­né vie à tant de per­son­nages fic­tifs, vous vous exposez en per­son­ne dans plusieurs réc­its aux allures d’autobiographie mais aus­si de pure fan­taisie. Dieu et moi ou La vieille dame et moi sont des romans du je mais aus­si des fic­tions où vous mélangez habile­ment l’intime et l’imaginaire.
Jacque­line Harp­man
 : Il y a ce que je suis en vrai et ce que je trou­verais amu­sant d’être, en mesure par exem­ple de ren­con­tr­er Dieu ou de me bat­tre avec une vieille dame qui pré­tend savoir des tas de choses à mon sujet.

harpman en quarantaine

Le pacte auto­bi­ographique implique un pro­to­cole de sincérité. En quar­an­taine relèverait de cette caté­gorie-là. Mais ne s’agit-il pas tou­jours, même dans cette recon­sti­tu­tion d’un vécu authen­tique, d’une con­struc­tion arti­fi­cielle?
Cer­taine­ment. J’avais quinze ans lors des faits que je relate. Ma mémoire, comme celle de tout le monde, déforme les sou­venirs. Ce dont je suis sûre, c’est d’avoir été mise en quar­an­taine et pour les raisons que j’énonce. Je suis moins sûre de ce qui s’est passé du côté des pro­fesseurs. J’ai retrou­vé mon pro­fesseur de français, mais elle n’avait aucun sou­venir de cette his­toire. Je ne sais donc pas si elle fai­sait par­tie du con­seil de dis­ci­pline. L’exactitude me reste prob­a­ble­ment inac­ces­si­ble. Je veux dire les choses et je racon­te ce qu’elles sont dev­enues à mesure que les années ont passé. La ques­tion que je me pose dans le réc­it et à laque­lle je ne trou­ve pas de réponse, je me la suis répétée des quan­tités de fois, dans ma vie et sur les divans d’analyse, c’est de savoir pourquoi je n’ai pas pronon­cé les excus­es qu’on me demandait. Je sais seule­ment que je voulais le faire et que ça n’a pas pu avoir lieu. Sincérité donc dans le réc­it de l’événement, mais sans obtenir l’élucidation que je recher­chais dans mon com­porte­ment d’alors. Les faits se sont déroulés dans un cer­tain ordre, mais je reste avec une incer­ti­tude quant à la vérac­ité des réflex­ions que j’y ai ajoutées.

Peut-être, à cause de cette incer­ti­tude, faites-vous des sup­po­si­tions, ajoutez-vous des élé­ments?
Impos­si­ble de se racon­ter sans trans­po­si­tion, sans défor­ma­tion. On obéit à dif­férents soi et même si on a un pro­jet de sincérité, on cache cer­tains aspects de soi. On désir­erait les mon­tr­er qu’on n’y parviendrait pas, parce qu’ils se dérobent au moment de les dire : c’est le refoule­ment. Je sais bien que dans cer­taines de mes his­toires je suis plus vraie que dans mes pseu­do-auto­bi­ogra­phies.

Le véri­ta­ble je se perdrait dans l’autobiographie alors qu’au con­traire, dans le roman, où l’auteur se dis­perse mais se pro­jette sans arrêt sous de mul­ti­ples vis­ages, il se livr­erait totale­ment. Vous avez déclaré déjà que le per­son­nage d’un roman était un authen­tique objet d’identification pro­jec­tive. Selon vous, le romanci­er y dépose du non-pen­sé, du refoulé, des désirs non sat­is­faits, du clivé dont il se débar­rasse.
Il ne s’en débar­rasse évidem­ment que tem­po­raire­ment : on n’évacue pas pour de vrai, mais on en a le sen­ti­ment extrême­ment agréable. Tout per­son­nage de roman est un aspect de l’auteur même, un aspect qu’il n’a pas pu met­tre en action dans sa vie. L’inaptitude, l’éducation, le sur­moi, la morale, les engage­ments, dif­férentes raisons font qu’on ne peut pas être cela, mais c’est le bon­heur du roman de pou­voir don­ner vie à ce poten­tiel qu’on a en soi.

Tout un décor d’habitations divers­es joue un grand rôle dans vos romans : ces lieux sont aus­si des objets d’identification?
Je crois que les lieux en dis­ent beau­coup sur l’inconscient. Tout lieu décrit le monde interne de la per­son­ne qui l’invente. Très tôt dans ma vie, bien avant d’avoir un mari archi­tecte, je me suis intéressée aux maisons : j’ai tou­jours adoré y pénétr­er. Vis­iter une mai­son, c’est une aven­ture, une balade en soi-même : je m’y installe et j’y vis quar­ante ans.

Autofiction

harpman la fille demantelee stockEn quar­an­taine relate un épisode de votre ado­les­cence à Casablan­ca où vous avez vécu la durée de la guerre. Nous avions déjà eu vent de ce séjour qui a tant comp­té pour vous à tra­vers La fille déman­telée. J’ai envie de rap­procher ces deux textes qui évo­quent la même péri­ode de l’existence. Je n’ose pas dire de votre vie, puisque vous refusez à La fille déman­telée le statut d’autobiographie. Admet­tons tout de même qu’il s’agit là d’une aut­ofic­tion. Le pre­mier titre évoque un passé com­plète­ment achevé dont vous réor­gan­isez l’anecdote, tan­dis que le sec­ond, qui part du présent, relate, au gré des sur­gisse­ment d’un passé encore act­if, une authen­tique quête iden­ti­taire, une réflex­ion glob­ale sur le sens d’une vie.
Alors que les par­ents sont tout à fait effacés dans En quar­an­taine, ce qui fonde l’histoire de La fille déman­telée, c’est la lutte de la fille pour naître en dépit de la mère, de ce passé tou­jours prég­nant con­tre lequel on doit se bat­tre sans arrêt pour se définir. Il arrive un moment où la souf­france est moins aiguë, quand Edmée écrit et qu’elle espère ain­si en finir avec ce passé qui per­sé­cute, arriv­er à une clô­ture. Ce ne sera le cas que pour la nar­ra­trice de En quar­an­taine.

Entre vérités et men­songes, imag­i­na­tion et réal­ité, l’écrivain qui par­le de soi devient son pro­pre mod­èle. La rela­tion qui l’unit au per­son­nage cen­sé le représen­ter est iden­tique à celle qui le lie aux créa­tures fic­tives dont il peu­ple ses romans.
Tout à fait la même. Dès que je mets Jacque­line Harp­man en scène, je deviens la nar­ra­trice et elle devient mon per­son­nage. De toute façon, à ce moment-là, on est sor­ti de l’authenticité. Quand je me racon­te, il y a décolle­ment entre je et me. Quand j’invente un per­son­nage, j’ai toutes ses don­nées, il est en vrai dans une bulle de mon esprit. C’est le même mécan­isme qui opère dans la nou­velle où je me mon­tre sur ma ter­rasse en train de taper un man­u­scrit.

Le romanci­er s’expose peut-être davan­tage par per­son­nage inter­posé?
Absol­u­ment. Quand je me mets en scène, il y a con­trôle. Quand j’invente un per­son­nage, il se con­stitue ses pro­pres règles. Non qu’il m’échappe, mais il prend un cohérence à laque­lle je dois me soumet­tre.

Com­ment départager autoc­i­ta­tion et auto­cen­sure?
Je me suis fab­riqué un per­son­nage par con­fort social, un per­son­nage à usage mondain. Ce que je suis là-der­rière, je n’en ai pas la moin­dre idée. Je pour­rais décrire cer­tains aspects par­ti­c­uliers, mais l’ensemble de ma per­son­ne me reste incon­nu. C’est pourquoi la descrip­tion qu’en font les autres est tou­jours extrême­ment intéres­sante. Je n’ai jamais l’impression d’y ressem­bler.

harpman dieu et moiNi auto­bi­ogra­phies ni aut­ofic­tions, Dieu et moiLa vieille dame et moi et Le temps est un rêve sont des nou­velles du je. Cha­cun de ces réc­its à dédou­ble­ment nar­cis­sique a une voca­tion dif­férente même si tous trois relaient une façon de dire ses valeurs, de se choisir.
Dieu et moi, comme un con­te philosophique, me per­met de régler le compte à cer­tains vieux mythes, comme celui d’un dieu auquel je ne crois pas mais qui fait par­tie de ma cul­ture.

La vieille dame et moi donne lieu à une aut­o­cri­tique amusée.
L’idée de base était de par­ler de la lit­téra­ture, de l’écriture, de sa place dans ma vie, dans mon psy­chisme. Je n’ai pas pu en faire un traité savant mais j’ai ordon­né mes réflex­ions épars­es dans un réc­it autour de la vis­ite de la vieille dame. Dans La lucarne, j’évoquais le tra­vail incon­scient de l’écriture, l’enfermement dans le claus­trum comme on dit en psy­ch­analyse, tan­dis qu’ici je mon­tre le tra­vail volon­taire et même con­venu de l’écrivain.

Faustienne

Le temps est un rêve évoque égale­ment l’écriture, mais se situe du côté de l’autocitation car c’est toute votre car­rière que vous retracez avec un pas­sage en revue qua­si com­plet de vos œuvres, titres et per­son­nages à l’appui. C’est un livre de con­vic­tion qui va plus loin que Dieu et moi dans le dire du je. Vous coupez court à toutes les analy­ses, à toutes les déf­i­ni­tions qu’on a pu don­ner de vous en indi­quant com­ment il faut vous lire, com­ment vous êtes, avec des exem­ples pré­cis, des références à votre biogra­phie, des réflex­ions enrac­inées dans la réal­ité. Tout cela coulé dans la fic­tion puisqu’il s’agit d’une féerie.
Je me racon­te à vingt ans en train de me racon­ter vieille et vice-ver­sa. C’était assez jubi­la­toire d’écrire cette his­toire et de céder à un fan­tasme auquel per­son­ne n’échappe, celui de retrou­ver un corps jeune avec tous les acquis de l’expérience. Tout refaire à zéro avec les tal­ents qu’on n’avais pas comme celui des math­é­ma­tiques qui m’a tou­jours man­qué, la beauté idéale qui est un passe-partout. Ce sont des con­sid­éra­tions très agréables : en con­ser­vant de ma vie ce que j’estime posi­tif, j’ai con­tourné l’impossible, comme être physi­ci­enne, ne pas être fidèle, con­ven­able… Tout de même, cette autre Jacque­line ne peut pas s’empêcher d’être hon­nête. D’ailleurs, en devenant une sci­en­tifique respectable, elle ren­tre dans l’establishment. Il n’y a pas moyen d’en sor­tir, sauf à devenir clocharde, mais c’est moins intéres­sant.

harpman le temps est un reve

Le pas­sage de l’autobiographie à l’affabulation romanesque peut se lire comme une délivrance. Mais, para­doxale­ment, le vrai qu’on a éloigné par le biais de la fic­tion refait sur­face à tra­vers celle-ci. C’est ce que Philippe Roth appelle la “revanche du vrai” .
Pour n’importe quel racon­teur d’histoires, il y a la réal­ité et l’impossibilité d’en sor­tir. On tente de l’éloigner, on invente un per­son­nage aux antipodes de ce que l’on est et on se retrou­ve avec les mêmes règles internes, mais dans un autre reg­istre. La réal­ité par­al­lèle qu’invente l’écrivain finit par exis­ter.

Jean­nine Paque

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