Isabelle STEENEBRUGGEN, La maison des biscuits, 180°, 2025, 390 p., 23 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑94072–166‑5
Le nouveau roman d’Isabelle Steenebruggen nous donne à lire une saga familiale divisée en cinq parties, ponctuée par les événements royaux et politiques qui ont marqué la Belgique. L’histoire commence au retour d’Ovide, qui a participé à la Grande Guerre. Il retrouve sa femme, Clarisse, et ses quatre enfants dans leur vaste maison Art nouveau à Bruxelles. Nous découvrons alors une famille très chrétienne où les enfants sont élevés dans la foi, les filles apprennent les bonnes manières, l’art de recevoir et de tenir une maison pour « faire un bon mariage », tandis que les garçons sont élevés pour effectuer des études de droit et avoir une belle carrière.
Clarisse étant d’origine noble, elle a été habituée à vivre sans compter. L’argent commence à manquer, mais Ovide n’en dit rien à sa femme afin de ne pas l’inquiéter. Lorsqu’il est impliqué à son insu dans un vol important d’argent, il fait preuve d’honnêteté en révélant la vérité, mais le voilà désormais ruiné pour réparer son erreur de jugement. Une décision difficile s’impose : soit il marie ses filles, soit il les fait travailler. Il porte désormais le fardeau de la honte, préoccupé à l’idée de ne pas transmettre ses dettes à sa femme et ses enfants s’il lui arrive malheur.
La lumière oblique du soir tombait dans la salle d’audience. Ovide refermait lentement ses dossiers, ses mouvements amplifiés par la toge. Le juge avait dicté sa sentence, et Ovide avait gagné. Mais gagner un procès ne lui amenait que peu de satisfaction. Il se sentait vidé de toute énergie, comme souvent à l’issue d’un procès. Son cœur, il en avait bien conscience. Et puis, il savait aussi que, qu’il gagne ou qu’il perde, l’argent irait de toute façon, en grande partie, au remboursement de son plan d’apurement. S’il arrivait à manger à sa faim aujourd’hui, c’était grâce à ses filles.
Lorsque les deux ainées se marient, le récit se resserre sur le personnage de Malu, la quatrième fille du couple, qui deviendra le personnage central du récit. Elle avait juré par les Saints qu’elle n’épouserait pas un avocat, un blond ou un Flamand et elle décide finalement d’épouser Charles, qui est avocat, blond et flamand… Les prémices de leur bonheur conjugal sont rapidement interrompues par le départ de Charles à la guerre. Nous suivons la longue attente de Malu, qui se résume essentiellement à se préserver de la folie de l’inquiétude, puis le retour de son mari, les premières grossesses, mais aussi le manque de ressources et la résistance qui s’organise. Après la Libération, Charles aide les familles juives qui ont survécu à se reconstituer et à retrouver leur logement. De son côté, Malu élève ses trois enfants en composant malgré les pénuries, qui toucheront lourdement son fils. En effet, après une méningite mal soignée faute de pénicilline, le petit Christophe survivra avec un handicap, la surdité.
Malgré les épreuves de la vie, Malu et Charles connaissent une période d’abondance à partir des années 1950, ils élèvent dans la joie leur famille nombreuse avec les bobos, les bêtises, les études, et plus tard, les mariages et les premiers petits-enfants.
Éloignée de la présence permanente de Clarisse, Malu s’apaisait. Elle voyait que Christophe était plus détendu. À la maison, à Bruxelles, il passait souvent en vitesse le premier étage, comme s’il avait compris qu’il n’avait aucune chance de le traverser sans remarque ou regard désobligeant de sa grand-mère. Ici, à Herbeumont, une tension lâchait, comme un élastique fatigué par l’effort permanent. Tout allait mieux, plus doucement, plus tranquillement. Les règles changeaient de base.
Pendant un mois entier, Malu n’allait rien entendre des remontrances de sa mère qui ne se lassait pas de répéter que Christophe était l’incarnation de ses péchés. Pendant un mois, elle allait être juste la maman de ces quatre enfants-là, tels qu’ils étaient, avec leurs sourires, leurs chamailleries, leurs peurs et leurs désarrois bien à eux, et pas la fille de Madame Sapin de Limagne et de feu son mari. Elle allait simplement vivre, se baigner dans la Semois, faire les commissions tous les jours au village et des parties de crapette avec les grands, jouer avec Delphine et lire des livres sur la terrasse en bois.
Elle décida qu’elle reviendrait ici tous les étés de sa vie.
La maison des biscuits nous donne à lire avec un style d’artisan l’histoire de quatre générations d’une famille, sur une septantaine et dans la même maison. Celle-ci est régulièrement réorganisée au rythme des départs et des naissances, ce qui fait d’elle un témoin privilégié des cycles qui se terminent et recommencent. Parcouru de nombreuses ellipses manifestées par les enfants qui naissent et grandissent, le récit foisonne de détails qui mettent en valeur la beauté d’une vie quotidienne simple caractérisée par la bienveillance et des conflits mineurs. Les héros sont davantage ceux de la vie ordinaire, leur histoire nous rappelle l’universalité de l’intime et nous montre que le but d’une vie peut être simplement de construire ensemble une famille remplie d’amour et de la voir grandir entre tradition et modernité.
Séverine Radoux