L’enfance d’une mère

Amélie NOTHOMB, Tant mieux, Albin Michel, 2025, 216 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782226504395

nothomb tant mieuxD’Emmanuel Car­rère à Maria Pourchet en pas­sant par Cather­ine Mil­let, les mères des écrivains seront l’un des grands sujets de la ren­trée lit­téraire française 2025. Une veine dans laque­lle Amélie Nothomb s’inscrit elle aus­si avec Tant mieux, son nou­veau roman.

Adri­enne, qua­tre ans, passe l’été chez « bonne-maman de Gand ». La grand-mère mater­nelle n’a de « bonne » que le nom. Elle s’ingénie à tyran­nis­er et à faire souf­frir sa petite-fille, comme elle avait, aupar­a­vant, mal­traité la mère d’Adrienne. Cette dernière n’a pour­tant pas hésité, en pleine con­nais­sance de cause, à livr­er son enfant à la cru­auté de la vieille dame.

En Adri­enne, l’aïeule trou­ve une adver­saire à sa mesure. La petite se décou­vre un mantra, « tant mieux », parole mag­ique qui lui per­met d’affronter les sit­u­a­tions dif­fi­ciles. Et elles ne man­quent pas : une grand-mère féroce, une mère mar­quée par sa pro­pre enfance dif­fi­cile, des iniq­ui­tés au sein de la fratrie, un père qui dis­simule sous des dehors souri­ants une face peu reluisante, des par­ents en dis­pute per­pétuelle et entre­tenant sans ver­gogne des rela­tions extra­con­ju­gales …  En suiv­ant l’histoire de cette enfant lucide, intel­li­gente, courageuse (un auteur paresseux l’aurait prob­a­ble­ment qual­i­fiée de résiliente), qui doit se fray­er un chemin jusqu’à l’âge adulte dans une famille destruc­trice, les lec­tri­ces et lecteurs fam­i­liers de l’œuvre de Nothomb songeront aux jeunes héroïnes des Prénoms épicènes, du Livre des sœurs, ou encore de Frappe-toi le cœur et à leurs aven­tures oscil­lant entre cru­auté et humour.

Après quelque 180 pages en com­pag­nie d’Adrienne, Tant mieux change soudain de ton. La jeune héroïne racon­tée à la troisième per­son­ne laisse la place à Nothomb elle-même, qui se livre à l’exégèse de son pro­pre livre. Auda­cieux, ce tour­nant désarçonne ; le roman se trans­mue en une sorte d’essai et l’écrivaine, effacée jusque-là, entre en scène et par­le en « je ». Elle dévoile la clé auto­bi­ographique des pages qui précè­dent. La révéla­tion n’est toute­fois pas vrai­ment des­tinée à sur­pren­dre, puisque l’autrice et sa mai­son d’édition l’ont déjà large­ment éven­tée lors de la présen­ta­tion du livre : les noms ont certes été mod­i­fiés, mais Adri­enne est en réal­ité la mère d’Amélie Nothomb (Danièle de son vrai prénom) et les faits nar­rés sont le réc­it véridique de sa jeunesse. 

On se sou­vient qu’après le décès de son père, la roman­cière avait racon­té la vie de l’an­cien diplo­mate dans Pre­mier sang. Elle avait décroché le Renau­dot pour l’occasion. C’est, de même, la mort de sa mère qui a déclenché l’écriture de Tant mieux.  

Le silence injuste qui a entouré la mort de ma mère a ren­du plus vif encore mon besoin d’écrire son livre à elle. J’ai voulu, telle­ment, l’écrire à la pre­mière per­son­ne. J’ai décou­vert que j’en étais inca­pable. C’eût été un arti­fice absolu. Pourquoi ? Parce que je suis mon père, parce que je ne suis pas ma mère.

Le livre du père et celui de la mère se ressem­blent dans leur point de départ et leur volon­té de ren­dre hom­mage au par­ent défunt, mais dif­fèrent absol­u­ment dans leur forme : pre­mière per­son­ne pour l’un, troisième per­son­ne pour l’autre ; per­son­nages appa­rais­sant sous leur vrai nom dans Pre­mier sang, mais présen­tés sous des noms d’emprunt dans Tant mieux ; absence d’Amélie Nothomb dans le livre con­sacré à son père, inter­ven­tion très vis­i­ble de l’autrice dans son dernier opus. Ces options nar­ra­tives opposées reflè­tent les rela­tions con­trastées que l’autrice entrete­nait avec ses deux par­ents : elle ressem­blait à son père et non à sa mère, affirme-t-elle, tout en étant beau­coup plus proche d’elle que de lui.

Dans Tant mieux, Amélie Nothomb pour­suit la réflex­ion, entamée dans Pre­mier sang et Psy­chopompe, sur son ascen­dance, et la manière dont le par­cours de ses par­ents a façon­né sa pro­pre his­toire. Les deux par­ties du livre éclairent la ques­tion sous deux angles com­plé­men­taires : un réc­it dis­tan­cié, puis un bref dis­cours ana­ly­tique, dans lequel l’autrice glisse des aveux per­son­nels, et les lignes les plus touchantes. Le livre sin­ue ain­si, entre dis­tance et intim­ité, comme pour ten­ter de résoudre le para­doxe de la rela­tion à la mère, cette prox­im­ité dans l’absence de ressem­blance.  

Nothomb livre un nou­veau morceau de son puz­zle auto­bi­ographique, ini­tié dès 1993, à la paru­tion du Sab­o­tage amoureux. On ignore encore com­bi­en de pièces il com­porte, mais l’im­age, indé­ni­able­ment, est dev­enue plus nette. 

Nau­si­caa Dewez

Un extrait de Tant mieux

 

Extrait pro­posé par les édi­tions Albin Michel

Plus d’information