Le poème est un sauf-conduit

Philippe LEUCKX, Lumière des murs, Cygne, 2025, 48 p., 12 €, ISBN : 978-2-84924-831-7

leuckx lumière des mursPhilippe Leuckx poursuit une œuvre poétique élégiaque : chaque poème ressemble ainsi aux petits cailloux que l’enfant du conte sème dans la forêt obscure où on est en train de le perdre, pour pouvoir retrouver ultérieurement son chemin vers la lumière. Le titre, Lumière des murs, métaphorise ce thème de la perte et de la résilience. Car le mur est, du point de vue de nos sens, une structure matérielle fixe qui enferme, tandis que la lumière est un élément mobile et presque immatériel. La lumière traverse l’espace quand le mur le circonscrit. Le poète quête l’éclaircie de manière oxymorique, comme si nommer sa douleur, écrire sa perte et son deuil, saluer la morte bien-aimée et prendre soin des enfants, était la seule issue à l’éphémère de notre passage sur terre :

Je vais chercher la lumière
aux arêtes des murs
et peu importe
la couleur du ciel
mon poème se nourrit
de ce peu qui désarme
sous les pas du marcheur

Il confirme plus loin cette fonction cathartique de l’écriture, à de nombreuses reprises, comme dans  ce huitain :

La neige ces petits mots éblouis
que le cœur partage avec le ciel
tant d’éclats sur les mains
au sein des vers
les murs ne sont plus des murs
et la ville se surprend d’être enfin
la lumière innocente
des beaux jours

On observera que le poète désigne deux espaces, le haut et le bas, le clos et l’ouvert : il y a le mur, la ville ou la maison ; il y a la lumière, le ciel et la nature. Il désigne le point de jonction entre ces espaces symboliques comme lieu du miracle : c’est en effet l’arête, ou l’acte de lever les yeux, ou l’action de regarder dehors qui relient le monde et l’âme, la mémoire et l’oubli, faisant de nos ombres mêmes l’épure de nos destins en miroir. Comme marcher, lever les yeux, s’élever est un acte salvateur. Cette assomption déjoue la dormition. Et comment s’élever sinon par la chair faite verbe, le fragile déjouant ce qui pèse ?

Étrange musique de l’aube
quand naît la lumière
comme sortie d’une cave immense
et que les couleurs prennent vie
et forme sous nos yeux
la langue des mots se révèle ainsi
pétrie de clarté née des grands fonds
avec un poème à la bouche
près de vaincre l’ombre

Dans la géopoétique des textes de Leuckx, on voit non pas s’opposer des contraires mais surgir des opportunités. Le clos et le circonscrit, l’inerte et toutes les images désignant la mort, la peine et le deuil, la souffrance et la peur sont des lieux que le poème traverse pour en déjouer l’inéluctable.  Dès lors le travail de poésie est une ordalie et le poème son sauf-conduit :

Mendier cette lumière d’hiver
si menue sur les murs
si précieuse
approcher des éclats
comme on le ferait d’une âme
sans se brûler
avec les mots pauvres du poème

Leuckx évoque aussi deux temporalités : le temps de l’enfance et celui de la perte de l’innocence. Il évoque régulièrement des scènes initiatiques de l’enfance et les sensations, les impressions fondatrices qui forment une sensibilité ainsi que les lieux où elles ont été vécues.  Ces lieux ne sont pas idéalisés, figés, mais « saisis » dans leur essence initiatique à l’instar de l’« l’arête » du mur : il déjoue là aussi les oppositions grâce à la magie du verbe et à la perception  qui lui donne naissance en un éclair. René Char écrivait à propos de la nature de l’acte poétique : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil ». Le poète expérimente donc la déshérence, en perçoit tout-à-coup l’échappée belle et donne une forme nouvelle à la douleur :

Parfois on demande à la lumière
l’impossible l’éclat la jeunesse
la durée celle de l’été des rêves                                   
et l’on attend vigile le retour des saisons
le visage endolori de mauves
sur le talus d’une enfance
effondrée

Sur le plan stylistique, on notera que Philippe Leuckx épure sa langue et ses images. Il possède une palette verbale où reviennent de manière récurrente des termes comme lumière, cœur, ciel, chemin, souffle, saison, enfance, songe, ville, air, neige : les poèmes ne sont pas rimés ni formellement classiques. Vers blancs, ajustement de cadences rythmiques harmonieuses malgré l’absence de versification traditionnelle donnent un ton ni contraint, ni artificiel – et pas révolutionnaire non plus, à ces courts ensembles sensibles qui épousent un rythme tout intérieur. En veillant à la concision du rendu de sa vision et de ses ressentis, Leuckx fait l’économie d’une logorrhée qui gâche aujourd’hui tant de libelles dits poétiques où s’affichent prosaïsme et confessions égotistes. La poésie de Philippe Leuckx, recueil après recueil, ne cesse humblement d’arpenter le même chemin : celui de l’élégie et de la fragilité des hommes face à leurs destins.

Éric Brogniet

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