Du sexe, de l’amour et du lâcher-prise

Arnaud DELCORTE, Gand­hara, Bleu d’encre, 2025, 175 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930725–85‑7

delcorte gandharaGand­hara est une région his­torique située au nord-ouest de l’actuel Pak­istan, englobant la val­lée de Peshawar et s’é­ten­dant jusqu’aux bass­es val­lées des riv­ières Kaboul et Swat. Elle était un car­refour com­mer­cial et cul­turel impor­tant, reliant l’Inde, l’Asie cen­trale et le Moyen-Ori­ent. L’art du Gand­hara (du 1er siè­cle av. J.-C. au 7e siè­cle apr. J.-C.) est car­ac­térisé par des représen­ta­tions réal­istes de Boud­dha et d’autres fig­ures influ­encées par la stat­u­aire grecque. Cette région a joué un rôle majeur dans la prop­a­ga­tion du boud­dhisme vers l’Asie cen­trale et dévelop­pé une cul­ture unique. Si la poésie d’Arnaud Del­corte est « un cri douloureux mais un cri sal­va­teur » (N. Louis), elle est aus­si « berceuse et démence, sem­blable à un Qawali de Nus­rat Fateh Ali Khan […] » car elle est aus­si « lave qui char­rie les para­dox­es, l’infini de la chair, ses pesan­teurs et ses extases […] une chair ten­due vers une pos­si­ble tran­scen­dance […] » (U. Tim­ol).

Pour Del­corte, la poésie n’est pas zone de quié­tude : l’Orient est son Har­rar. Le thème du voy­age et l’attrait de l’Orient sont présents dans la lit­téra­ture con­tem­po­raine : Hesse, Segalen, Michaux, Mail­lard, David-Neel, Bou­vi­er, Flem­ing, Schwarzen­bach en ont traité. Del­corte ne s’inscrit pas dans le courant d’une lit­téra­ture du voy­age mais, à tra­vers le thème de l’Éros, développe une poésie exis­ten­tielle de la con­nais­sance et de la célébra­tion.

Afrique du Nord, Océan Indi­en, Asie, Brux­elles ou Nou­veau Monde sont les lieux d’une errance et d’une dra­maturgie amoureuses : à tra­vers le décen­trement, l’appel à l’autre, il se voue à une renais­sance. Depuis longtemps le minéral et le désert ont incar­né cette recherche d’une fusion avec la beauté et l’extase intérieure : la recherche d’un point d’équilibre est sen­si­ble à tra­vers les images de la mer et de la pierre. Le désert et le voy­age sont deux thèmes pro­fondé­ment sol­idaires : on ne peut pas se fix­er dans le désert, il faut sans cesse s’y déplac­er pour sur­vivre. La poésie arabe clas­sique (Al Mut­tan­abi) a par­faite­ment illus­tré cette métaphore du des­tin humain. Mais le désert n’est peut-être pas là où on le croit : notre Occi­dent améri­can­isé n’est-il pas plus stérile spir­ituelle­ment et char­nelle­ment que le plus loin­tain Ori­ent ? Del­corte, à sa façon, marche sur les traces de l’homme aux semelles de vent et emboite le pas au poète de L’espace du dedans et de L’infini tur­bu­lent. Il fait par­tie à la fois de la bande des Anges vagabonds (Jack Ker­ouac) et des Anges sauvages (Cyril Col­lard).

Son livre est struc­turé en trois chapitres, ou suites de poèmes, qui désig­nent cha­cune un espace géo­graphique, lieu d’un affron­te­ment à l’autre et à soi-même. Cet espace ter­naire, à la manière de La Divine Comédie, est celui du voy­age d’un homme à la recherche d’un accom­plisse­ment intérieur. Man­hat­tan, avec en exer­gue des vers d’Allen Gins­berg, haute fig­ure de la poésie beat, esquisse la basse con­tin­ue du recueil : les amours tigresques et le désir gay ; le con­stat d’un monde occi­den­tal exsangue. Les vers sont nerveux, le vocab­u­laire explicite : « Notre amour incen­di­aire souligne la dif­fi­culté d’être […] Je demeure pétri­fié aux devants de l’amour / De toi. »

New York le nou­veau monde
Où son­der le charme expres­sion­niste
Une ligne vitale partageant deux amours

New York la ville-vitesse                                                       
Où tu me press­es et m’inondes
Les nervures ultra­marines irriguant tes yeux

Brux­elles monde flot­tant, par­tie cen­trale du livre, dit l’errance entre rêve et réal­ité, par­le de la quête d’amour, de sexe et de soli­tude fon­cière. Faim de sens et d’amour que notre société n’assouvit pas.  Qui ne pour­ra être nour­rie que par l’inattendu.

[…] Sur la pente poudreuse du par­adis
Je bénis le jour
Brux­elles
Monde flot­tant
Au fil dénudé de vos sex­es
[…] La lumière sur­git
D’où on ne l’attendait plus
Brèche
Essen­tielle
Sim­pli­fi­ca­tion
Je vois enfin la pos­si­bil­ité de

Te séduire

Mais le mirage des ailleurs et de l’autre, où que l’on aille, a un gout amer. Gand­hara boucle un par­cours com­mencé avec Man­hat­tan. Du sex­uel on passe à la thé­ma­tique amoureuse. Une muta­tion s’est opérée au sein du désir, source de souf­france selon le boud­dhisme. Le désir se trans­forme en pléni­tude. Le poète accepte une forme de lâch­er-prise. L’impermanence qui était douleur est dev­enue écoule­ment accep­té :           

[…] les mem­bres creux et sans répa­ra­tion
Nous nous coucherons dans la vague avec l’espoir
d’atteindre l’autre rivage

[…]
Être écume
Puis d’écume devenir
Trace
Et absence

Éric Brog­ni­et

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