Les mots retrouvés d’une chanson sans musique

Jean FAUCONNIER, Tchan­sons… sins pont d’ musique, tra­duc­tion française de Jean-Luc Fau­con­nier, Èl Môjo dès Walons, coll. « èl bour­don », 2024, 68 p., 14 €, ISBN : 978–2‑931107–14‑0

fauconnier tchansons... sins pont d' musiqueCer­taines œuvres lit­téraires con­nais­sent une longue péri­ode de latence avant leur pub­li­ca­tion. Le recueil qui nous occupe en est un par­fait exem­ple : com­posé dans les années 1950, il est resté mécon­nu du plus grand nom­bre – et même des héri­tiers de l’auteur – jusqu’à tomber for­tu­ite­ment entre les mains des employés de Èl Môjo dès Walons, la mai­son des tra­di­tions car­olorégi­en­nes.

Cet opus retrou­vé est l’œuvre de Jean Fau­con­nier, fig­ure bien con­nue des ama­teurs de lit­téra­ture en ouest-wal­lon. Il fut l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs de la scène lit­téraire des années 1930 à 1950. À cette époque, il est mem­bre act­if d’un groupe de jeunes auteurs réu­nis autour d’Émile Lem­pereur : Firmin Callaert, Ben Genaux, George Fay. Dans une grande ému­la­tion, tous écrivent des textes qui mar­queront leur temps et leur par­ler, faisant les beaux jours de l’Association lit­téraire wal­lonne de Charleroi dont ils sont mem­bres. Après 1951, Jean Fau­con­nier se con­cen­tre sur son étude de l’histoire de Châtelet et du par­ler chatelet­tain, sans pour autant aban­don­ner l’écriture. Néan­moins, il pub­lie plus rarement. Hormis un bref recueil paru en 1980, il fau­dra atten­dre son décès en 2000 pour retrou­ver ses qual­ités d’auteur dans des inédits rassem­blés dans Paizad­jes, en 2002. Ce recueil insoupçon­né vient donc com­pléter la bib­li­ogra­phie de l’auteur, pour notre plus grand plaisir.

Car, avec Tchan­sons… sins pont d’ musique, on se sur­prend à décou­vrir une poésie intem­porelle. L’avant-propos, tout d’abord, qui s’interroge sur la rai­son pour laque­lle on écrit en wal­lon. La réponse de Jean Fau­con­nier est claire. Il l’exprime sous la forme d’une analo­gie avec le bûcheron qui se plairait à replanter des arbres après en avoir abat­tu tout au long de sa vie. Il écrit en pleine con­science de la valeur et des bien­faits de ce que la société s’échine à com­bat­tre ou à repouss­er.

Ensuite, plusieurs pre­miers poèmes sont l’écho de ce qu’on appellerait aujourd’hui une crise de la quar­an­taine : Jean Fau­con­nier y fait le bilan d’une vie, par­fois coincé entre ce qu’il fut et ce qui sera. Il se mon­tre tan­tôt nos­tal­gique, tan­tôt stoïque et philosophe face à l’inexorable évo­lu­tion du monde, par exem­ple face à l’avancée de l’industrie sur la nature.

Tchan­son pou Sambe qu’a stî rètèréye

Rivâd­je,
Pus né in sclat d’ pèchon
Pou tchan­tér on n’ sét qué tchan­son,
Lès goyîs sont strindus
Èt on route dis­sus Sambe.

Rivâd­je,
Pus né yène dan­tèle di scume
Pou pwârtér on n’ sét né qué bârquète,
Lès-oûys clôgn’nut
Èt lès bièss­es crèvéyes ont yeû leû par­adis.

Rivâd­je,
Pus né yin bou­chon qui danse
Pou fé rèvér l’ filé d’on n’ sét qué siy­on,
Lès mwains s’ sèr’nut
Èyèt l’ voye djoûwe a yèsse di l’eûwe.

Rivâd­je,
Fôreut arasér trop d’ tèris,
Fôreut dis­tinde trop d’ cawoûtes,
Fôreut nwâri trop d’ cièls di couléye
Pou fé rou­vyî l’ yèbe du bôrd di Sambe.

[Chan­son pour la Sam­bre qui a été enter­rée // Rivage / Plus un éclat de pois­son / Pour chanter on ne sait quelle chan­son, / Les gorges sont étreintes / Et on marche sur la Sam­bre. Rivage // Plus une den­telle d’écume / Pour porter on ne sait quelle bar­quette, / Les yeux clig­nent / Et les bêtes crevées ont eu leur par­adis. // Rivage, / Plus un bou­chon qui danse / Pour faire rêver le fil d’on ne sait quel scion, / Les mains se fer­ment / Et le chemin joue à être de l’eau. // Rivage, / Il faudrait aras­er trop de ter­rils, / Il faudrait étein­dre trop de chem­inées / Il faudrait étein­dre trop de ciels de coulée / Pour faire oubli­er l’herbe du bord de Sam­bre.]

Par ailleurs, l’auteur se fait le témoin de la société de son époque. Là, il prend la voix de l’idiot du vil­lage, celui qu’on délaisse et qu’on hum­i­lie, là, il prend la voix de l’amoureux tran­si, là, il dépeint les class­es sociales, telles qu’on les voit au tra­vers des fenêtres. Puis, c’est le joueur d’accordéon, puis c’est le chanteur des rues, auquel le pas­sant ne jette pas même un coup d’œil, ou encore le pris­on­nier qui, pour seule issue de sec­ours, doit avoir recours à son imag­i­na­tion et à la lec­ture.

Enfin, les deux derniers textes s’interrogent sur la fini­tude des choses. Et demain que restera-t-il ? Le poète, blasé, s’efface, con­scient que les réc­its d’un homme vieil­lis­sant ne séduiront jamais les peu­ples.

Dérène

Gn-âra-t‑i co on tèri,
Gn-âra-t‑i co ène moulète,
Pou dîre qui dj’èsteu la ?

Pou lès cés d’ôdjoûrdu,
Dimwin a d’dja s’ kèd­je
Èy’ i fôreut co sond­jî
Ôzès cés qui mor’nut
Pou-z-awè tchan­tè leûs pwènes.

Lès cés qu’ont fé djipér,
Is-âront quéqu’fîye li chance
D’ètinde saquants côps leûs-ist­wêres
Intrè deûs pintes ô cabarèt !

Lès rascrôs du cé qui d’vét vî
N’âront j’amés l’orâye
Dès buveûs dès coro­ns.

[Dernière // Y aura-t-il encore un ter­ril, / Y aura-t-il un chevale­ment / Pour dire que j’étais là ? // Pour ceux d’aujourd’hui, / Demain a déjà sa charge / Et il faudrait penser / À Ceux qui meurent / pour avoir chan­té leurs peines. // Ceux qui ont fait pouf­fer de rire, / Ils auront peut-être la chance / D’entendre plusieurs fois leurs his­toires / Entre deux pintes au cabaret ! // Les déboires de celui qui devient vieux / N’auront jamais l’oreille / Des buveurs de coro­ns.]

La pub­li­ca­tion de ce recueil est coor­don­née par Jean-Luc Fau­con­nier, fils de l’auteur, qui en signe les tra­duc­tions en français. L’ouvrage est rehaussé de plusieurs illus­tra­tions : des por­traits de Jean Fau­con­nier d’abord, par Gus­tave Camus et Ben Genaux, puis une série de dessins de Franck Henin, libre­ment inspirés de cette métaphore de l’arbre dont nous par­lions plus haut. Notons encore que ce livre reprend, en guise de pré­face, un court texte inédit qu’Émile Lem­pereur avait com­posé pour décrire Jean Fau­con­nier. Sachant que le recueil a été décou­vert dans les archives per­son­nelles d’Émile Lem­pereur, c’est une excel­lente manière de boucler la boucle.

Bap­tiste Frank­inet

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