Un monde qui déraille

Jérémie THOLOMÉ, Clark Nova, Mael­strÖm reEvo­lu­tion, 2025, 134 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87505–527‑9

tholome clark novaDans la pré­face de Clark Nova, Vin­cent Tholomé indique que la reprise de per­son­nages mythiques (ici, ceux de William Bur­roughs) doit s’établir dans un texte héris­sé d’« une langue vive et nerveuse (…) ne cher­chant ni à plaire ni à faire joli. Se con­tentant de rap­porter le cauchemar ». Défi par­faite­ment relevé par Jérémie Tholomé qui use d’une syn­taxe criblée de tirets, offrant une nar­ra­tion rapi­de et cap­ti­vante. Hachant le texte, ces tirets rem­pla­cent même les points fin­aux, comme si le déroule­ment de la pen­sée n’avait jamais com­plète­ment abouti, sus­pendu en plein vol.

Dans un monde glacé, réor­gan­isé autour de qua­tre sta­tions, William Lee, agent spé­cial de la Police Nova, est chargé de se ren­dre à la sta­tion Sud avec le train express, accom­pa­g­né de sa Clark Nova. Au ser­vice du gou­verne­ment, cette machine à écrire-araignée, dépourvue de morale et pro­gram­mée pour sur­vivre, ridi­culise cha­cun des ques­tion­nements de William Lee, le main­tenant de sa voix hyp­no­tique dans une alié­na­tion sans bornes. Comme chez Georges Orwell, le lan­gage se fait arme et com­plice d’un monde éven­tré par les tueries de masse et les géno­cides. Telles des pythies ten­tac­u­laires, les Clark Nova envoû­tent les humains qu’elles sec­on­dent, pro­duisant « (…) des textes qui dépassent la com­préhen­sion humaine – des poèmes labyrinthiques, des frag­ments de vérité cos­mique, des ordres codés des­tinés à d’autres agents…. ou à elles-mêmes ».

De façon très ciné­matographique, William Lee évolue de wag­on en wag­on dans ce train express, où la répéti­tion des décors, des pas­sagers et des con­ver­sa­tions accentue la sen­sa­tion d’un monde con­trôlé, dans lequel nous sommes égale­ment aspirés, tenus d’avancer vers la sta­tion Sud, sans jamais nous arrêter en gare. Ce micro­cosme ambu­lant résume les arcs d’une dystopie angois­sante où l’individu est anonymisé et assu­jet­ti : les gens meurent, se lev­ant de leur siège, avant d’atterrir dans les mains de John­ny le Net­toyeur, les accueil­lant d’un « bor­del, encore un », les citoyens âgés de douze ans min­i­mum sont tenus d’enregistrer leur for intérieur, tou­jours tra­ver­sé de pen­sées excen­triques. Même les poètes offi­ciels de la voiture 5, chargés de « par­ler plus vite que l’effondrement pour qu’on ne l’entende pas », perçoivent cynique­ment leurs écrits comme des moyens d’adoration, de soumis­sion et de rémunéra­tion. Courts et nerveux, les chapitres suiv­ent l’enfilade des wag­ons, cade­nas­sant la mémoire par­cel­laire de l’agent Lee, qui se plait pour­tant à vagabon­der de temps à autre dans des sou­venirs de mis­sions ou d’interrogatoires passés.

Dans cet univers désen­chan­té, glacé au sens pro­pre et fig­uré, le lecteur se fait com­plice d’un rap­port au monde dis­tan­cié puisqu’il peut décou­vrir, en même temps que William Lee, en haut ou en bas des pages, les mes­sages de son pager, recen­sant en direct les morts sig­nalées dans les qua­tre sta­tions de l’Interzone. Dans cette « irré­press­ible cas­cade d’instantanés où s’efface la dis­tinc­tion entre le fait et l’émotion », les morts, pour­tant mas­sives, sem­blent relever de l’anecdote, tant elles sor­tent la tête des eaux du réc­it, sou­vent provo­quées, qui plus est, par des raisons absur­des (341 morts sta­tion sud bais­ers mouil­lés de repas de famille, 147 morts sta­tion sud coupure wifi mas­sive de douze min­utes, 311 morts sta­tion nord con­t­a­m­i­na­tion par virus lan­gagi­er, …).

L’identité de William Lee se répète con­tin­uelle­ment, le pronom « il » ne s’y sub­sti­tu­ant jamais, tel un long rap­port cauchemardesque où ce qui dépasse de la fresque déci­sion­naire des dirigeants – les émis­sion­nistes, en faveur d’une crois­sance illim­itée – est directe­ment gom­mé. On aimerait que cela soit futur­iste et hor­ri­fique mais ce monde porte le masque du nôtre, si l’on y con­sid­ère par exem­ple la cohab­i­ta­tion aber­rante d’une dis­pa­ra­tion mas­sive d’insectes (« lignes de code obsolètes dans une sim­u­la­tion en pleine mise à jour ») et la général­i­sa­tion d’insecticides sys­témiques. Pas de panique, cepen­dant, puisque la Smartech Med­ical Sup­ply peut rem­plac­er les insectes ou même puri­fi­er les océans. « Le chaos crée l’opportunité » : ici, les glacia­tions mul­ti­ples ont ani­mé les curseurs de l’invention. Com­ment ne pas alors songer à Elon Musk et son dépo­toir de l’espace, idée glanée dans les romans de sci­ence-fic­tion de son enfance ?

Si vous êtes prêts à dévoil­er votre for intérieur, en ver­tu de la Loi Nova 27, embar­quez pour le train express, qui vous mèn­era au-delà du dernier wag­on, si votre Clark Nova vous le per­met.

Fan­ny Lam­by

Un extrait de Clark Nova

 
 

Extrait pro­posé par les édi­tions Mael­ström reEvo­lu­tion

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