Un coup de cœur du Carnet
David BESSCHOPS et Christoph BRUNEEL, En quête du p, Âne qui butine, coll. « Amphisbène », 2025, 22 €, ISBN : 9782919712366
En quête du p est le premier livre d’Amphisbène, la nouvelle collection de L’Âne qui Butine. Le “concept” de la collection ? Très simple. Un duo d’auteurs ou d’autrices écrit à quatre mains un livre de poèmes, de fictions, ou d’autres choses encore. Peu importe. Pourvu qu’il y ait l’ivresse. Le même duo fournissant des œuvres plastiques ou visuelles, elles aussi produites à quatre mains.
Pour En quête du p, c’est David Besschops et Christoph Bruneel, deux pirates, deux “tireurs de langue”, qui se renvoient la balle, dans une partie de ping-pong verbal de haute voltige. À mille lieues, bien sûr, vus les comparses, de ce que l’on attend d’habitude d’une “fiction” ou d’un “poème”.
L’idée de départ ? Peut-être est-elle à dénicher dans l’extrait de Le roman lumineux, un livre de Mario Levrero, mis en exergue :
L’édition est un désastre (…). Il y a (…) beaucoup d’errata (…). Page 135, on lit : Je ne pouvais en croire mes pyeux (…). Comment [ce P] a pu arriver là ? (…) Que ce soit à la machine à écrire, ou sur les machines à typographie (…) P se trouve loin de Y de sorte qu’il n’est pas question qu’on ait mal visé la touche (…).
Eh bien voilà exactement l’objet d’ En quête du p : un narrateur, d’abord anonyme, est engagé par un certain Mons Pilate afin de voir, d’analyser comment des P, des lettres P, surgissent dans un texte, donnent naissance à des paragraphes, des bouts de poèmes et de fictions. Comme si le texte, ce qu’il donne à voir et à lire, surgissait de la langue elle-même. De sa trituration plutôt que d’une idée, d’un sujet ou d’un plan préalables. Les “chapitres” alors s’enchainent. Improvisés, dirait-on. Bruneel se chargeant de l’un d’entre eux. Besschops de l’autre. Et inversement. Les comparses n’hésitant pas à commenter, voire à railler, le travail de l’autre. Disant des choses comme : si tu crois que c’est ainsi que tu feras surgir du P dans le texte, tu te mets sérieusement le doigt dans l’œil, mon ami.
Ce va-et-vient constant, cette espèce de bras de fer entre tireurs de langue, crée une superbe tension, des doutes et des questions perpétuelles, nous menant – aussi bien que le ferait une fiction fictionnelle fonctionnant comme à l’habitude – par le bout du nez. De sorte que, oui, ça donne envie. On veut la suite. On lit la suite.
Faut dire qu’on a deux maitres ès langues à la manette. L’un, archi-dingue des chiffres, des listes et des jeux de mots splendides ou à deux balles, écrivant en plusieurs langues, switchant de l’une à l’autre les doigts dans le nez. L’autre, rendant hommage à Jean-Pierre Verheggen, nous disant, dans sa note bio, tout ce qu’il lui doit, s’appuyant sur le réel et les faits faisant “vrai” mais laissant son esprit associer, partir à la dérive, enchainant fait sur fait dans des textes qui pourraient être interminables.
Au bout du compte, cela donne un livre singulier. Absolument passionnant. Qui serait comparable à une battle de rap : deux individus, deux matamores, se font face dans l’espace public, et se lancent dans un défi, un duel verbal. Où chacun vient avec ce qu’il sait faire en langue. Le but étant de pousser l’autre dans ses derniers retranchements. De l’inciter à aller plus loin dans le feu d’artifices. D’oser plus encore. L’intrigue n’ayant ici que peu d’importance. Ne faisant pas le poids devant le plaisir et le désir d’écrire. Devant l’invention perpétuelle en langue. Comme si créer, littérairement créer, se trouvait là : dans les dérives verbales et l’enchainement imaginaire. Comme si on écrivait autant par les oreilles et par les yeux que par la tête. Certaines et certains retourneront le livre dans tous les sens en nous disant n’y rien comprendre. Dommage pour elles, pour eux, s’ils passent, un peu, à côté de tant de joie.
Vincent Tholomé