Karel LOGIST, J’arrive à la mer suivi de Force d’inertie et Le sens de la visite, Postface d’Eloïse Grommerch, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 316 p., 12 €, ISBN : 9–782875-687–104
Karel Logist (Spa, 1962) appartient à ceux que Liliane Wouters appelait la Génération Expo 58, qui propose une nouvelle sensibilité dans le monde des lettres françaises de Belgique par rapport aux générations précédentes, après le surréalisme et les irréguliers du langage et entre les recherches formelles, notamment structuralistes et minimalistes, et le néo-classicisme.
[Ces] jeunes poètes […] sont […] postmodernes. […] Ils synthétisent des éléments qu’ils ont puisés et adaptés, à des degrés divers et selon leurs goûts personnels, dans l’histoire de la poésie française, mais aussi belge.[…] En outre, leurs références s’étendent au-delà des frontières strictement poétiques […] leurs textes relèvent rarement de la pure autobiographie et refusent, grâce à cette distance, les grands épanchements sentimentaux.[…] (E. Grommerch).
Voici comment Logist évoque sa position locutoire en même temps qu’existentielle :
Je préfère une cause légère.
Je préfère un train de fleurs fanées.
[…]
Je suis né dans l’impasse des Possibles.
Je préfère une cause légère,
des amours de passage, un bonheur éphémère,
un coucher de soleil, une amitié en août.
La gravité du monde, je la dédie à d’autres.
Je préfère égarer la tangente
et recouvrir mes traces par mes pas.
Les loups, s’ils ont mangé nos pères,
nous ont au moins laissé leurs rêves à ronger.
La poésie de Logist possède un caractère métapoétique. Ses poèmes parlent de l’écriture ou de la langue mais touchent aussi à la figure du poète : contrairement au poète démiurge des surréalistes, du romantique tourmenté par la passion et centré sur lui-même, ici le poète est humain et refuse tout narcissicisme. Par ailleurs, la complexité formelle de ces poèmes se dissimule derrière une apparente simplicité : Logist sait écrire et joue avec virtuosité des formes et des techniques comme il le fait de ses thèmes d’inspiration. Il est proche de l’esprit des poètes français fantaisistes de 1910 : Derème, Toulet, Klingsor, Bernard ou Carco. Cocteau, Apollinaire et Norge auront aussi éveillé son gout et façonné son style dès son entrée en poésie avec Le séismographe (1988). S’il donne l’impression d’avancer masqué, ce n’est pas par provocation gratuite : Karel Logist est un être d’une grande pudeur qui parle de choses graves sur un ton volontiers léger. L’humour n’est-il pas la politesse du désespoir ? Humour léger ou humour noir et gravité, nostalgie et observation sont ainsi des caractères très distinctifs de son style. Il parle de l’amour, de l’amitié, de l’enfance, du voyage, il observe les autres, pratique volontiers le portrait : « […] l’œil de Logist décèle aussi l’insolite, ou même le fantastique, dans la réalité ; son imaginaire est propre à construire de petites fables amusées et non moralisatrices ; sa voix jette un voile sur son angoisse ou son scepticisme. […] C’est une poésie de connivence avec soi-même et avec l’autre. » (G. Purnelle).
Après d’autres anthologies qui avaient déjà permis de prendre la mesure d’une œuvre dont l’originalité et la cohérence sont maintenant bien connues, la collection patrimoniale Espace Nord offre au lecteur une édition de trois livres précédemment publiés en France, respectivement au Cherche-Midi et à la Différence : Force d’inertie (1996), J’arrive à la mer (2003) et Le sens de la visite (2008). Chaque volume de la collection propose un appareil biobibliographique précieux et une approche critique substantielle qui permet de situer l’œuvre et ses enjeux. Eloïse Grommerch y souligne toute la complexité et la richesse de sa versification si particulière, de sa distanciation métaphysique, de son sens de l’humour et de la formule brève, dont témoigne le poème suivant :
Je fais le poète à seize heures
jusqu’à dix-sept heures quarante
[…]
je couche sur le papier
trois vers promis à six lecteurs
(six vers écrits pour trois lecteurs
si je césure à l’hémistiche).
La forme et la contrainte sont un moyen de jouer avec la langue ; le lyrisme critique de cette poésie approche de dos l’existence, avec, en toile de fond, à travers ce ludisme et cette distanciation mélancolique, une façon de rappeler à chacun de nous le regard premier, essentiel, étonné de l’enfance :
Il dressa une échelle
dans la neige et contre le temps.
[…]
Arrivé à une galaxie,
il se cogna le front à une étoile
et chuta
Ne reprit conscience que dans le ventre de sa mère
Revit l’échelle et comprit
que cette échelle
serait toute et toujours sa vie.
Éric Brogniet