Pauline ALLIÉ (autrice) et Carlotta BAILLY-BORG (illustratrice), Là où se forment les montagnes, Chemin de fer, 2025, 112 p., 14,50 €, ISBN : 9782490356560
Il s’appelait Jean. Il n’avait pas de cheveu blanc. Il portait des lunettes tout le temps, et des cravates quand il travaillait encore. Il a exercé comme secrétaire de direction dans une clinique (où les femmes l’appréciaient), puis a été forcé de devenir homme au foyer. Il aimait Johnny Halliday et le ukulélé, et rêvait de parler plusieurs langues. Il s’était coupé du monde, par pudeur. Il gardait les objets, les photos, les vêtements, les papiers. Il était en couple depuis quarante-six ans, avait trois filles et un frère jumeau adorés. Il ne parvenait pas à porter les pommes de terre dans sa bouche sans en faire rejoindre le sol. Il peinait à chaque mouvement, requérait sans cesse l’aide de son épouse. Il souffrait. Intensément : « Il dit. Est un rhumatisme inflammatoire. Auto-immune. De cause inconnue. Chronique. Atteint surtout les pieds. Les mains. Pouvant aboutir à des déformations importantes. » Puis il est mort, entre Noël et Nouvel An, sans avoir gouté au homard qu’il avait réclamé.
La vie de la narratrice tournait en orbite de la maladie de son mari. Le rythme des journées, les déplacements (dans et hors de la maison), la communication permanente, le resserrement du noyau familial (et le délitement des relations sociales), l’ombre des agacements (parfois teintés de ressentiment), et l’amour patient. Au fil de longues années, son univers s’était rétréci en un quotidien de soins automatiques et d’attentions unifocales. Malgré les chutes, les incohérences et les absences manifestes, évidentes, l’issue tragique a pourtant provoqué un déconcertement aigu :
On ne savait pas que c’était la fin. Hein. On ne voit pas la fin arriver. Jusqu’au point de ne plus rien voir du tout. Je suis restée à ses côtés comme on voudrait rester près d’un animal blessé. Ou. Les jours d’avant la mort d’un chimpanzé. Les autres singes le toilettent. Certains changent même leurs habitudes pour dormir avec. Tu l’as vu mais tu n’as rien dit. Ou. Tu as fait semblant de ne pas voir. Ou. Tu l’as dit mais je n’ai pas entendu. On ne fait rien pour lutter contre. On ne peut faire qu’attendre.
C’est cette bascule que Pauline Allié a placée au cœur de son roman. L’après de l’avant. L’endeuillée, restée seule, tente de rassembler les pensées qui affleurent pour les transmettre à la plus jeune de ses enfants, empêchée lors de l’enterrement. Ses phrases simples se brisent dans une syntaxe hachurée, ses idées sautent d’un constat présent à une évocation passée, son récit trace un sillon hésitant et néanmoins très clair. Le matériau brut ainsi livré dans ce style qui ne s’embarrasse de rien exprime intimement la perte de repères, le vide et l’incertitude. Mais également le besoin de dire, de s’approprier, de se réancrer. Et peut-être de construire : « Il dit se créer de nouveaux souvenirs. Je répète ce qu’il dit. Se créer de nouveaux souvenirs. »
Le texte, sobre et déroutant, d’Allié est traversé par des illustrations fluides de Carlotta Bailly-Borg. Les personnages-contorsionnistes de cette dernière – en contrepoint de la raideur qui verrouillait le corps de Jean – paraissent, eux aussi, en quelque sorte entravés (dans le cadre d’une page, de tubes, d’autres êtres). Cependant, soit par un sourire flottant sur leur visage soit par les couleurs apaisantes, ils semblent doucement sereins. Ils s’invitent dans le monologue de la narratrice avec légèreté, en adéquation de ton car dans ses mots, rien n’est inutilement pesant ni dramatique. Là où se forment les montagnes est un ouvrage sincère et puissant, qui raconte sans pose la brume d’une disparition…
Samia Hammami