Pauline ALLIÉ (autrice) et Carlotta BAILLY-BORG (illustratrice), Là où se forment les montagnes, Chemin de fer, 2025, 112 p., 14,50 €, ISBN : 9782490356560
Il s’appelait Jean. Il n’avait pas de cheveu blanc. Il portait des lunettes tout le temps, et des cravates quand il travaillait encore. Il a exercé comme secrétaire de direction dans une clinique (où les femmes l’appréciaient), puis a été forcé de devenir homme au foyer. Il aimait Johnny Halliday et le ukulélé, et rêvait de parler plusieurs langues. Il s’était coupé du monde, par pudeur. Il gardait les objets, les photos, les vêtements, les papiers. Il était en couple depuis quarante-six ans, avait trois filles et un frère jumeau adorés. Il ne parvenait pas à porter les pommes de terre dans sa bouche sans en faire rejoindre le sol. Il peinait à chaque mouvement, requérait sans cesse l’aide de son épouse. Il souffrait. Intensément : « Il dit. Est un rhumatisme inflammatoire. Auto-immune. De cause inconnue. Chronique. Atteint surtout les pieds. Les mains. Pouvant aboutir à des déformations importantes. » Puis il est mort, entre Noël et Nouvel An, sans avoir gouté au homard qu’il avait réclamé. Continuer la lecture
L’on sait François Emmanuel fin observateur des relations humaines ; qu’il s’agisse d’un couple ou d’une famille complète, il sonde les âmes et nous en rend compte avec une infinie subtilité. Ses personnages interagissent vivement avec le monde qui les entoure, en ressentent les contradictions, mettent à l’épreuve les limites des lois des hommes, de leur morale, et cette sensibilité les rapproche inexorablement de leurs semblables en proie aux tourments.
Stella Corfou, elle se campe devant vous, dans la force de son évidence, paupières closes et fardées d’un bleu qui fait raccord avec celui de ses gants, guiboles révélées par une jupe courte, à la carnation irréprochable mais aux genoux rentrants, comme pour se donner des allures de fillette maladroite, ça fait diversion sans doute. De la main droite, on ne sait si elle repousse avec dédain l’homme miniature qui l’accompagne ou si elle lui caresse le dos avec désinvolture. Et l’on sent d’office qu’il vaut mieux se tenir à carreau devant ce spéci(wo)men ; que s’aventurer à l’apostropher sans égard, c’est encourir une saillie assassine, décochée plus vite qu’une œillade.
Voici une publication qui, par sa minceur et l’apparente évanescence du matériau qui la constitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biographie de Béatrix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à traverser le XXe siècle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Première Guerre mondiale – jusqu’à atteindre l’âge vénérable de 94 ans. Par la pluralité de ses origines et de son identité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Christian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté paternel, lettons et italiens, et du côté maternel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme semblait prédestinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse confirmée en 1936 par un mariage avec Naum Szapiro, juif apatride et militant communiste, que la guerre lui ravira.