On les appelle translingues, ces auteurs et autrices qui édifient leur œuvre littéraire dans une langue seconde. Sorte de prouesse, pratique singulière (mais finalement assez répandue dans la littérature mondiale), objet d’étude, le translinguisme interroge nos certitudes littéraires et linguistiques.
Le Carnet et les Instants n°222 (janvier 2025) contient un dossier sur le translinguisme dans la littérature belge. Nous vous proposons à présent de mieux découvrir les parcours de quelques autrices et auteurs qui y sont mentionnés.
Lire aussi : Une langue à soi : parcours translingues (Le Carnet et les Instants n°222)
Nous vous donnons donc rendez-vous sur ce blog chaque dimanche, du 12 janvier au 16 février, pour six entretiens sur le translinguisme.
Aujourd’hui : rencontre avec David Giannoni
- 12 janvier : David Giannoni
- 19 janvier : Elke de Rijcke
- 26 janvier : Jan Baetens
- 2 février : Pilar Pujadas et Verena Hanf
- 9 février : Tuyêt-Nga Nguyên
- 16 février : Zaïneb Hamdi
David Giannoni, dans l’entre-deux
Né en 1968, David Giannoni est responsable des éditions maelstrÖm reEvolution et l’Arbre à paroles, directeur de la Maison de la poésie d’Amay, cheville ouvrière de nombreuses manifestations culturelles dont le fiEstival. Il est aussi écrivain. Si ses textes publiés sont pour la plupart écrits en français, la langue italienne est au cœur de son travail créatif autant que de son histoire familiale. Et occupe une place différente du français : les deux langues ont pour lui des qualités distinctes.
Le Carnet et les Instants : Comment êtes-vous entré en contact avec la langue française ?
David Giannoni : Je suis né à Nice. Mes parents sont des migrants. Mon père avait d’abord migré en Belgique, à 19 ans. Il a travaillé comme majordome chez le baron Empain à La Hulpe. Puis il est reparti se marier. Il est revenu avec ma mère. Ils ont servi auprès de l’ambassadeur d’Italie qui les a emmenés avec lui à Washington, mais mon père a eu un accident là-bas. L’État italien lui a alors donné un boulot au Ministère des Affaires étrangères en remerciement des services rendus : l’accident en question, c’était deux coups de revolver qu’il a pris pour protéger l’ambassade. Après cela, on lui a proposé soit une mise à la retraite, soit un travail. À 28 ans, il a préféré la deuxième option et il s’est retrouvé au consulat d’Italie à Nice, ville où je suis né.
Mes parents parlaient italien entre eux. Ils avaient appris le français en Belgique et essayaient de nous parler français, à mon frère et à moi, mais avec les limites du migrant. Je n’en avais pas vraiment conscience à l’époque, mais on m’a dit que des copains m’ont aidé à la maternelle pour parler le français.
Je suis allé à l’école jusqu’à mes 15 ans à Nice, jusqu’à la 3e. Puis nous sommes rentrés à Rome et je suis allé au lycée italien. À ce moment-là, la langue italienne que je connaissais était celle des vacances, je ne lisais pas en italien, je ne lisais qu’en français. Pour me préparer à étudier en italien en Italie, j’ai dû commencer à lire en italien. J’ai commencé par 2001 : l’odyssée de l’espace [livre d’Arthur C. Clarke, ndlr], parce que j’avais vu le film à la télé. Mais c’était vraiment difficile. Pourtant, ce n’est pas de la littérature compliquée, mais j’ai mis des mois pour lire quarante pages. Je devais régulièrement aller chercher des mots au dictionnaire. Mais des mois plus tard, j’ai repris le livre et je l’ai fini en quelques jours. Simplement parce que j’avais suivi l’école en italien. C’est l’apprentissage par la pratique. J’étais au lycée dit scientifique, mais on voyait beaucoup de littérature. Je suis arrivé en 2ème. Au cours d’italien, on voit La divine comédie pendant les trois dernières années : l’Enfer, puis le Purgatoire et le Paradis la dernière année. Très vite, j’ai été le premier en italien, et ça irritait très fort les copains. J’écrivais déjà. J’écris depuis mes 15 ans, mais vers mes 17 ans, j’ai commencé à écrire en italien. Et à la deuxième année de notre présence à Rome, mon frère et moi avons basculé. Nous ne savons plus comment ça s’est passé, mais nous avons commencé à nous parler en italien. Notre langue de l’intime, comme disent certains linguistes, est devenue l’italien, et l’est toujours aujourd’hui. Mon frère est dans le conseil d’administration de maelstrÖm reEvolution, et nous avons beaucoup de mal à nous parler en français lors des réunions. Ce n’est pas naturel pour nous. Si la langue du cœur, la langue de l’intime est devenue l’italien, c’est que sans doute c’était l’italien dès le départ.
Quand êtes-vous arrivé en Belgique ?
J’ai quitté l’Italie à 19 ans, pour étudier la psychologie à l’UCL. J’étais intéressé par les domaines de l’hypnose et des états modifiés de conscience et un professeur que j’avais au lycée connaissait la réputation de l’UCL. J’ai regardé les universités en France, en Suisse et aux États-Unis, mais c’est la Belgique qui s’est imposée, aussi pour des raisons économiques. Mon père, après quatre ans à Rome, voulait repartir à l’étranger. Il a réussi à obtenir un petit appui et est venu s’installer à Bruxelles quand je suis allé à l’UCL. Ça s’est bien mis pour toute la famille.
Je pensais rester en Belgique cinq ans, le temps des études. Mais j’y vis finalement depuis 1987.
Écrire en français
À quel moment êtes-vous passé à l’écriture en français ?
En quittant l’Italie, j’ai continué à écrire de la poésie, et toujours en italien. J’écrivais aussi des petites histoires, des nouvelles, en italien ou en français. Les textes plus discursifs, plus raisonnés, étaient eux toujours en français. Jusqu’à la sortie du premier numéro de la revue Maelström en 1990, j’écrivais vraiment plus en italien qu’en français. La foi, la connaissance et le souvenir – La fede, la conoscenza e il ricordo [recueil poétique auto-traduit et publié en édition bilingue par les éditions maelstrÖm reEvolution en 2016, ndlr], je l’ai écrit entre mes 23 et mes 25 ans, en italien. La version française est une traduction. J’ai toujours trouvé que l’italien avait un caractère plastique enviable. J’ai partagé cette question sur la langue avec les deux auteurs belges qui m’ont ouvert leur porte à l’époque : Gaston Compère, qui est devenu une sorte de parrain et m’a fourni des noms d’auteurs à contacter, et Jacques Crickillon. Je leur disais que quand je les lisais, j’avais l’impression de lire de l’italien. Ils ne parlaient pas l’italien, mais tous deux avaient en commun la langue allemande. Gaston Compère connaissait vraiment bien l’allemand. Ses jeux sur la phrase, la structure des mots… lui venaient de cette langue.
On dit souvent que l’italien est une langue poétique, mais il est intéressant de voir pourquoi et surtout comment elle est poétique. Pour moi, cela vient de la liberté que cette langue laisse : on peut se passer du sujet, par exemple. Il est inclus dans le verbe. On peut aussi se passer des conjonctions, ce que le français ne parvient pas à faire. Elles rendent la langue très lourde. L’italien a aussi cette plasticité : on peut mettre les mots à peu près n’importe où dans la phrase.
Donc mon texte La fede, la conoscenza e il ricordo a grandi dans ces années-là, mais il est resté dans mes tiroirs. Plus tard, je l’ai fait lire à quelques Italiens et à quelques francophones qui pouvaient lire l’italien. Et un jour, aux éditions maelstrÖm reEvolution, nous avons créé la collection « 4 1 4 », qui propose des livres doubles. Nous devions la lancer avec un livre de Benjamin Pottel, J’infiniments nous, qui était mort peu avant. Il n’est toutefois pas envisageable de lancer une collection littéraire avec seulement le livre d’un auteur mort, quelles que soient ses qualités : il fallait un deuxième titre. C’est pour cela que je me suis lancé. Il y avait une urgence, pour des raisons amicales. Pour publier La fede […] en « 4 1 4 », il fallait qu’il soit traduit. Comme personne ne l’avait fait, je m’y suis attelé moi-même.
Vous attribuez des qualités très différentes au français et à l’italien. Comment s’est passé, dès lors, le passage de ce texte de l’italien vers le français ?
C’était terrible. Pendant plus de vingt ans, j’avais pensé que c’était impossible de le traduire en français. Et je pensais aussi qu’il me serait impossible de me traduire moi-même.
J’ai traduit d’autres auteurs vers le français : la poésie d’Antonio Bertoli, les premiers textes d’Alejandro Jodorowsky, puisque je pratique aussi l’espagnol. Mais c’est tout autre chose que se traduire soi-même. Et pourtant, on est celui qui sait le mieux ce qu’on a voulu dire. J’avais espéré que quelqu’un se charge de mon texte, j’aurais pu tout revoir ou aider au besoin. Rio di Maria avait tenté la traduction, mais il avait jeté l’éponge. Pourtant il a traduit d’autres de mes poèmes.
C’est un texte très intime. Une bataille avec la langue. C’est un texte d’engagement sur la recherche de soi, le travail spirituel, l’ancrage dans le réel, un questionnement sur ce qu’est la poésie. Qu’il soit écrit en italien est idéal. Si j’avais dû écrire sur la même chose en français à l’époque, j’aurais sans doute écrit un essai. J’ai écrit ce texte principalement en Italie. C’était l’époque de la revue Maelström, où cohabitaient des francophones et des Italiens. J’allais souvent en Italie pour faire le lien entre les deux équipes. Je circulais entre Rome, Florence, Bologne et Milan. Beaucoup du livre s’est écrit dans les gares et dans les trains. Une toute petite partie s’est écrite à Louvain-la-Neuve, mais en italien quand même.
Ce texte était une lutte, surtout pour le traduire. C’est pour ça que j’aurais voulu que quelqu’un d’autre s’occupe de la traduction.
Quand je me suis lancé, j’ai d’abord fait lire la traduction à des gens qui ne connaissent pas l’italien, pour voir si le texte se tenait en français. Ils relevaient ce qui leur semblait bizarre et j’essayais de revoir à partir de leurs remarques. Et j’ai aussi fait relire à des gens bilingues, qui pouvaient regarder les deux textes. Et le moment central a été la lecture à voix haute, seul, pour voir les lieux où le texte achoppait.
Bascule
Quelle langue appelez-vous votre « langue maternelle », si du moins c’est un terme que vous utilisez ?
Si je pense à ma mère, c’est évidemment l’italien. Mais c’est une vraie question. Des amis traducteurs m’ont dit que selon les théories linguistiques, on parlait de langue A et de langue B et qu’il était impossible que deux langues soient strictement équivalentes pour un individu. Il y en a toujours une qui domine d’une façon ou d’une autre. Mais je ne me suis pas reconnu dans ce modèle. Le français et l’italien sont coprésents, il n’y en a pas un plus important que l’autre pour moi. Mais je constate désormais que je développe des choses différentes dans l’une et dans l’autre langue.

Il y a eu pour moi une autre bascule, en 2006. Je préparais un « Bookleg », qui est sorti en 2007 sous le titre Œil ouvert œil fermé. J’avais traduit quelques-uns de mes textes italiens. Mais pour ce livre, j’ai décidé d’écrire de la poésie directement en français, je m’y suis forcé. Ma poésie en français est différente de celle en italien, mais je n’ai plus cessé d’écrire de la poésie en français depuis lors. De temps en temps, les textes viennent en italien. C’est arrivé récemment pour un poème. J’ai écrit « in una delle mie più segrete stanze » (« dans l’une de mes plus secrètes chambres »). Ces mots veulent dire quelque chose en italien que « secrètes chambres » ne dira jamais, c’est pour ça que c’est venu en italien. C’est d’abord cette expression qui est arrivée en italien et tout le poème s’est construit autour de ça.
Pensez-vous que la traduction soit néanmoins possible ?
Oui, il faut traduire. C’est ce que je me suis dit face à mes textes en italien. Ma réalité de lectures à voix haute, c’est avec un public francophone. Donc ce public est mon premier auditoire, je dois traduire mes textes écrits en italien pour pouvoir les partager avec ce public.
Dans le même temps, maelstrÖm essaie d’ouvrir des portes en Italie. J’ai d’ailleurs un projet de livre. Il sortira bientôt chez nous et j’attends la confirmation d’un éditeur italien. Dans ce cas, j’ai traduit du français vers l’italien.
Cette traduction a‑t-elle représenté d’autres difficultés que la traduction de l’italien vers le français ?
C’est mille fois plus facile, en raison de la plasticité de l’italien.
En même temps, je pense que mon écriture en français est irrémédiablement influencée par le fait que je me suis converti à l’italien dans l’intime. Donc même si j’écris en français, je suis en train d’écrire en italien. Ça se voit dans la façon dont j’agence les mots. Parfois je fais un effort, de peur de n’être pas compréhensible, mais il faut quand même respecter la manière dont les mots viennent naturellement. Et pour ce qui me concerne, je sens que c’est de l’italien, même en français.
En somme, vous êtes un auteur italien ?
Oui ! On devrait utiliser un slogan : « MaelstrÖm, le plus italien des éditeurs belges. »
Si j’ai cité Compère et Crickillon, c’est aussi parce que je trouve que dans leur poésie, ils ont gagné cette liberté dans la langue. Ils ont réussi à tordre le français, à le rendre non français, d’une certaine façon. Et en même temps, leurs textes restent du français. Donc ça veut dire que c’est possible. C’est peut-être une question de se donner l’autorisation, alors que le français est une langue très normative. En plus, la France est l’un des rares pays à avoir une Académie chargée de réglementer, qui définit ce qu’est le français et ce qu’il n’est pas. Ça n’existe nulle part ailleurs. À l’inverse, l’anglais part de l’usage. Dès lors qu’un mot est inventé et utilisé par une collectivité, il devient de l’anglais, sans besoin d’une validation d’une académie.
Entre-deux
Né en France, vivant en Belgique depuis plus de 30 ans : comment vous situez-vous dans la galaxie francophone ?
Je crois que j’ai trouvé ma place ici. Connaissant la culture et l’histoire de la Belgique, on voit que le pays est réellement la terre du milieu, la zone d’affrontement et de rencontre entre la culture latine et la culture du Nord. Même en Flandre : on sent que les Flamands ont un autre rapport à la langue que les Hollandais. Quand je suis arrivé en Belgique, j’ai aimé ce sentiment d’être dans une zone tampon et la simplicité d’être, la manière de ne pas se prendre la tête. Ça m’a fait du bien de ne pas sentir l’oppression de la domination de la culture parisienne. Ça fait de moi un auteur de la Fédération Wallonie-Bruxelles, je suppose.
L’immigration italienne massive en Belgique a donné naissance à ce qu’on a appelé la « rital-littérature ». Votre parcours n’est toutefois pas du tout semblable à celui des Italiens arrivés en Belgique pour travailler dans les mines ni à celui de leurs descendants. Vous sentez-vous des points communs avec cette mouvance ?
En Belgique, j’ai toujours été étonné de voir que beaucoup d’Italiens de deuxième génération ne sont jamais allés en Italie. Ça dénote un rapport au pays problématique, qui s’explique notamment par les raisons pour lesquelles la première génération a décidé de partir. J’ai peu d’échanges à ce sujet avec les Italiens qui vivent ici. J’en ai parlé quand même avec Francesco Pittau, qui n’écrit pas en italien. Il sait le lire, il le parle assez correctement, mais je ne peux pas me reconnaitre dans son histoire. Mon histoire n’est pas celle-là. Mon questionnement est surtout sur ce que vont faire les Italiens des nouvelles générations, ceux qui se sont installés depuis 10–15 ans, quel que soit leur âge.
Entre la Belgique et l’Italie, entre l’italien et le français, vous ne semblez pas choisir. L’un et l’autre peuvent-ils toujours coexister ?
De plus en plus, je me vis dans l’entre-deux. Mes parents ne sont plus là, nous avons hérité d’une petite maison en Italie dont il faut prendre soin et les confinements nous ont aussi appris qu’on peut travailler à distance, donc je pense que je vais passer de plus en plus de temps en Italie. Entre-deux, ça veut dire ne pas choisir.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez
Derniers livres parus
- Il faut savoir choisir son chant : 108 poécontes, MaelstrÖm reEvolution, 2022.
- Karma Check Point, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2019.
- La foi, la connaissance et le souvenir – La fede, la conoscenza e il ricordo, édition bilingue, MaelstrÖm reEvolution, 2016.


