Objectif taire

Armel JOB, Baigneuse nue sur un rocher, Post­face de Michel Tor­rekens, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 300 p., 10 €, ISBN : 9782875685766

job baigneuse nue sur un rocherVoici trois décen­nies qu’Armel Job trace son chemin dans le monde lit­téraire fran­coph­o­ne. Au fil des années, il a con­quis un large lec­torat et ses œuvres ont été récom­pen­sées par de nom­breux prix. Qua­tre de ses romans ont pris place dans la col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Espace Nord, dont Baigneuse nue sur un rocher, paru en 2001, qui fait aujourd’hui l’objet d’une nou­velle réédi­tion assor­tie d’une post­face de Michel Tor­rekens.

On entre de plain-pied dans ce réc­it qui fleure bon les fifties et qui nous con­duit dans un petit vil­lage arden­nais. Nous sommes en 1958 et ici, l’Exposition uni­verselle est loin et les sou­venirs de la sec­onde guerre mon­di­ale sont tenaces, ils imprèg­nent pro­fondé­ment les rela­tions humaines. José, pein­tre lié­geois qui avait rejoint Rocafrêne pen­dant les con­flits, pousse la porte de la boucherie-char­cu­terie et il pro­pose aux par­ents de Thérèse, jeune fille en fleurs de 16 ans, de réalis­er son por­trait. Sur­mon­tant la méfi­ance atavique envers les artistes qui habite les gens qui vivent de dur labeur, ils don­nent leur per­mis­sion du bout des lèvres. Ce sera un por­trait sage, à accrocher dans la belle place, aux côtés de la pho­to de Clé­ment, le fils résis­tant tombé en héros. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que José va con­va­in­cre la jeune fille de pos­er secrète­ment pour un autre tableau, qui donne son titre au roman. Et que con­tre toute attente, cette œuvre qui ne devait pas avoir de pub­lic­ité, va faire la une du quo­ti­di­en le plus lu dans le vil­lage. La nou­velle fait l’effet d’une tem­pête et celle-ci n’épargne per­son­ne : les secrets longtemps étouf­fés refont sur­face, révélant bassess­es et pas­sions d’alors, les esprits mesquins se déchainent, l’artiste pein­tre est retrou­vé mort ….

Dans cette fable arden­naise, Armel Job a ren­du vie à la cam­pagne de son enfance. La galerie de por­traits qu’il ani­me de sa plume vive plonge dans la réal­ité de chaque per­son­nage, nous les ren­dant plus présents que nature, dans l’habit bon­homme qu’ils revê­tent aux yeux des autres. Mais rapi­de­ment, les masques tombent, révélant la part obscure de cha­cun d’entre eux à la faveur du scan­dale qui éclate, menant le lecteur de sur­prise en sur­prise. À telle enseigne que l’on peine à pren­dre con­gé de ces hommes et de ces femmes qui se sont mon­trés à nous dans leur touchante fragilité.

En fait ce roman paru au début du web et avant l’émergence des réseaux soci­aux est por­teur des inter­ro­ga­tions essen­tielles qui font aujourd’hui débat : celle du droit à l’image, des rav­ages des infor­ma­tions fondées sur les rumeurs, de leur util­i­sa­tion dans des règle­ments de compte ou pour en mas­quer d’autres plus gênantes. Plus glob­ale­ment, c’est la com­plex­ité des rela­tions humaines qui se trou­ve déployée dans toute sa splen­deur pour dépass­er les sim­plismes des idées reçues, dont celles que véhicu­lent les dic­tons, ces algo­rithmes du temps passé dont l’auteur se plait à parse­mer le réc­it. Car l’humour et le trait d’esprit fleuris­sent çà et là, soulig­nant joli­ment les para­dox­es qui poussent entre les mots. À relire ce roman qui n’a décidé­ment pas pris une ride, et à par­courir la lec­ture fine­ment doc­u­men­tée de Michel Tor­rekens, on est gag­né par l’envie de faire d’autres détours dans la vaste bib­li­ogra­phie qui clôt le vol­ume et qui men­tionne un tout nou­v­el opus, La cuisinière du Kaiser, qui vient de paraitre.

Thier­ry Deti­enne

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