Itinéraire d’une photo de famille

Armel JOB, La cuisinière du Kaiser, Robert Laf­font, 2025, 304 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782221279380

job la cuisinière du kaiserDans ce nou­v­el opus, Armel Job nous emmène, pour la pre­mière fois sauf erreur de ma part, dans le tour­nant des siè­cles précé­dents, à la décou­verte de la vie de Mag­da et de Vic­tor, de 1865 à 1930.   Ils se mari­ent en 1885 et l’époque est vue sous le prisme de l’énergie et de la moder­nité.  Le cou­ple, tra­vailleur et entre­prenant, délaisse le tra­vail pénible et peu rémunéra­teur du four à chaux famil­ial pour racheter une vieille petite auberge qui devien­dra bien­tôt « Le grand hôtel des Ardennes ».

Les per­spec­tives pour le tourisme se présen­tent sous les meilleurs aus­pices, mon cher Vic­tor.  L’auberge se  trou­vera bien­tôt à une heure de Liège. En ville, l’atmosphère devient car­ré­ment irres­pirable (…). Les bour­geois sont en quête d’un bol d’air frais, ils ont besoin de silence, d’une nour­ri­t­ure saine. La san­té n’a pas de prix, et ce n’est pas l’argent qui leur manque.  Votre épouse a des tal­ents de cuisinière si je ne m’abuse. 

Mag­da est une femme mod­erne : voyez plutôt com­ment, en 1886 !, elle se fait accouch­er « à la reine », par un médecin et non une matrone, avec anesthésie légère sur le mod­èle de la reine Vic­to­ria… Et com­ment elle instau­re le régime de cham­bre à part après la nais­sance des cinq enfants : 2 filles dont le prénom se ter­mine en –a et 3 garçons avec le a en ini­tiale (une lubie de Vic­tor). 

Et pour­tant, la vie n’est pas si lisse qu’on pour­rait le croire, et sous les apparences d’une célébra­tion de la réus­site et du bon­heur prospère, la belle pho­to de  famille prise en 1910, – une si belle famille, les par­ents entourés de leurs 5 enfants plus un, et plus deux – à l’occasion du vingt-cinquième anniver­saire de leur mariage, est un mirage cachant le naufrage d’un cou­ple où cha­cun est devenu étranger à l’autre. Et au moment de couper le gâteau…  « Vic­tor s’est sauvé. Déjà il a avalé une dizaine de bornes (…). Il fuit. Il ne pou­vait pas sup­port­er cette journée plus longtemps. (…) Aupar­a­vant, il avait dû accepter de s’endimancher un lun­di, (…) de singer la fig­ure du patri­arche comblé devant l’objectif. La céré­monie du gâteau, c’était au-delà de ce qu’il pou­vait sup­port­er. »

Le tal­ent de cuisinière de Mag­da, qui a fait sa renom­mée, va provo­quer son grand mal­heur, le 22 août 1914. Elle a cinquante ans et on peut dire qu’elle a mangé son pain blanc. Le réc­it bas­cule dans une dimen­sion trag­ique et dans le sus­pense relatif à cette his­toire de Cuisinière du Kaiser. Pourquoi ? Com­ment ? Il faut dire que Mag­da est née à Raeren, dans ce qui était la Prusse en 1865. Les grands mal­heurs engen­drant les grandes ques­tions sur la vie et la mort, le bien et le mal, le bien-fondé de la guerre,  la vengeance et le par­don. La ren­con­tre, improb­a­ble, sera pas­sion­nante à suiv­re…

Le livre s’ouvre, en réal­ité, sur la ren­con­tre entre deux petits-fils de Mag­da, deux cousins qui ne l’ont même jamais con­nue. François, à l’approche de sa mort, va con­fi­er au nar­ra­teur, le fils de Guil­laume, dit Guy, le car­net que Mag­da a rédigé dans les dernières années de sa vie.  Et quand François racon­te la teneur « en gros » de l’événement clé pour toute la famille, le 22 août 1914, le lecteur croit savoir ce qui s’est passé. Mais la lec­trice, au fur et à mesure de la nar­ra­tion, se rend compte qu’il s’agit surtout de la ver­sion de Rosa, la cadette de la famille et qu’on n’est jamais aus­si igno­rant que quand on croit savoir. 

Bref, un très beau roman, soutenu par une écri­t­ure effi­cace et une con­struc­tion sub­tile. 

Mar­guerite Roman

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