Amour et théorème d’incomplétude

Jacques RICHARD, Jeanne en per­son­ne, Lamiroy, 2025, 200 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39081–024‑7  

richard jeanne en personneTail­lé dans l’énigme de la vie, le roman de Jacques Richard déplace la nar­ra­tion vers un labyrinthe de tableaux qui com­posent autant de facettes ne se refer­mant jamais sur une unité. Les six chapitres qui scan­dent Jeanne en per­son­ne procè­dent par touch­es alliant appari­tion et dis­pari­tion, ques­tion­nement sur l’identité des êtres, de l’amour et cor­ro­sion du doute.

Si les prénoms du cou­ple rap­pel­lent les per­son­nages de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais, si le romanci­er, le poète et pein­tre Jacques Richard sonde le mys­tère des êtres, leurs abîmes, les pièges de l’amour, il con­stru­it un réc­it indé­cid­able qui explore la réversibil­ité des pul­sions, de la sain­teté et de la cru­auté. Loin de s’incarner dans deux per­son­nages dis­tincts, la vic­time et le bour­reau coex­is­tent dans le chef de Jeanne, dans celui de Gilles. La ver­ti­cal­ité des chaines qui troue la cou­ver­ture illus­tre les dédales de l’amour, l’ambivalence des liens, les jeux et rit­uels éro­tiques, le flirt avec l’intensité comme seules manières de tra­vers­er l’existence. Indiquées par les cita­tions en exer­gue qui ouvrent chaque chapitre (notam­ment de Moravia, de Melville, d’Euripide, d’Alban Berg), les tonal­ités de fond du roman offrent une musique piran­del­li­enne : le ver­tige qui s’empare de la nar­ra­tion a trait à l’existence, à l’impossibilité de prou­ver la sienne, celle du monde ambiant, celle de l’aimée dont les reflets dans le palais des sou­venirs (de la mémoire ou du corps) sont impuis­sants à délivr­er la cer­ti­tude de la présence de l’autre.

Si elle exis­tait, je pour­rais par exem­ple me sou­venir :
—d’être allé faire des cours­es avec elle. On n’oublie pas ces petits moments triv­i­aux du quo­ti­di­en.

Le flot­te­ment, le doute qui frap­pent les événe­ments vécus en com­mun se redou­blent dans l’impossibilité de con­naitre les mul­ti­ples facettes de la per­son­nal­ité de l’autre. Dis­ci­ple de Médée, de Sat­urne dévo­rant ses enfants, Jeanne pra­tique un can­ni­bal­isme épi­curien, raf­fole de se voir attachée au radi­a­teur, de dis­paraitre dans le kaléi­do­scope de ses appari­tions, tour à tour lumineuse et cru­elle, pas­sive et dévo­rante, « ogrée » et ogresse, en quête d’émotions, de fan­tasmes, de scé­nar­ios pour échap­per à la monot­o­nie du quo­ti­di­en. Les étreintes, les noces physiques entre Jeanne et Gilles ne lèvent pas la sépa­ra­tion ontologique entre les êtres, n’allège que fugace­ment la soli­tude de mon­ades qui ne s’appréhendent qu’au tra­vers d’un jeu spécu­laire où l’autre sur­git comme un miroir impré­cis.

Comme il y a plusieurs Jeanne, il y a plusieurs Gilles. Jumeaux, dou­bles, clones. C’est ce qu’on appelle un indi­vidu. D’autres moi se baladent avec cha­cun un bout de ma mémoire, de ma vie. Je suis un frag­ment de moi.

On a beau s’approcher du vor­tex de l’aimé, de l’aimée, déléguer à la pas­sion la mis­sion de fusion­ner avec sa moitié, le noy­au de l’autre nous échappe. Le pari de Pas­cal quant à l’existence de Dieu, Jacques Richard l’exporte avec brio dans le champ de l’existence humaine. Le titre, Jeanne en per­son­ne, résonne comme un vœu d’enfant : attein­dre, présen­ter Jeanne en tant que Jeanne et se heurter à la vérité de la fuite des êtres dans l’inconnaissable, dans les par­ages de l’homérique « je suis per­son­ne », au fil d’un tournoiement des pos­si­bles, des hypothès­es. Le théorème d’incomplétude de Gödel, Jacques Richard l’incarne dans les champs de l’existence, de l’amour et de l’écriture.    

Véronique Bergen

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