Un coup de cœur du Carnet
Ayoh Kré DUCHÂTELET, La grotte aux poissons aveugles, Rot-Bo-Krik, 2025, 144 p., 13 €, ISBN : 9782959005558
Ces deux mondes s’enveloppent réciproquement. Les événements de l’un portent sur la réalité de l’autre, toute sorte de choses transitent de l’un à l’autre, des individus, des atomes, des affects se dédoublent, se répliquent. […] Et c’est là, là où prolifèrent les hybrides, à l’endroit du frottement, du heurt, là où les dimensions se rencontrent, que nous opérons.
Paru aux éditions Rò-Bòt-Krik, le premier roman d’Ayoh Kré Duchâtelet se situe à la croisée des genres – ou, plutôt, creuse son propre lieu en empruntant à une multitude d’imaginaires et de matières. Organisé en images (13), passages dialogués d’un interrogatoire, coupures de presse et extraits de commission d’enquête, La grotte aux poissons aveugles superpose les couches de sens et les points de vue pour constituer un récit à mi-chemin du conte et de l’enquête.
Situé dans un futur proche, le récit voyage dans le temps à la faveur des visions d’une prophétesse liée à la mystérieuse Église d’Épine brûlée, soupçonnée d’alimenter la rébellion qui gronde dans la Confédération nigéro-congolaise, et qui cible en priorité les membres du controversé Sahel Colitor Group. Tantôt documentaire, tantôt poétique, l’écriture d’Ayoh Kré Duchâtelet est un objet mouvant, voire un sujet tant elle convoque les sens et la corporalité.
L’air scintille de particules en suspension, la végétation prend d’autres formes, rampantes, grimpantes, monstrueuses, entortillées. […] Les différentes tonalités de vert et de brun ont laissé place à des nuances de violet, la surface de certaines feuilles cireuses est parcourue de nervures bleutées, les taches de lichen phosphorent sur l’écorce, les vagues de sève remontent vers la ramée. La forêt respire.
La capacité de l’auteur à décomposer les sensations et les images se déploie dans les descriptions de l’environnement, aussi énigmatique et métamorphique que les personnages qui s’y meuvent, et dans les scènes d’extrême violence qui impliquent des corps. En cela, on relève chez Duchâtelet une composante proche du genre cinématographique du body horror : soumis à la torture ou à une transfiguration, les corps se décomposent et se recomposent à l’envi, se dissolvent dans l’Eau noire – matière médiumnique qui pourrait être assimilée au fonds d’imaginaire dont naissent les fictions.
Sous sa peau brûlante, les tissus solidifiés se désarticulent, s’assouplissent, les organes mous se liquéfient, les vertèbres se dissolvent en substances graisseuses, spongieuses, solubles, ses boyaux éclatent, les fémurs, les lombaires, les rotules craquent, se désagrègent, les fibres se recomposent, ses cris s’étouffent en bulles d’air.
En alternant futur décolonial et passé mythique exploré de l’intérieur, l’auteur écrit une Histoire possible tout en n’oblitérant jamais la composante purement fictionnelle de son texte, lequel se saisit de problématiques socio-politiques absolument contemporaines tout en s’alimentant d’un substrat mythique. Ainsi Duchâtelet mêle-t-il avec une grande fluidité les exécutions de désirs de vengeance (qui sont aussi des désirs de protection) d’une enfant-chimère à la représentation des oppressions coloniales portées sur le peuple et la terre congolaise.
À travers la langue sensuelle qui porte son récit, le roman dresse le portrait d’une terre (sur)vivante, peuplée dans ses dimensions visibles comme invisibles. Il invoque les droits à exister des entités humaines et non-humaines, qu’elles soient fleuve ou démon, coq déboussolé par la lumière synthétique ou panthère ailée portée sur l’énucléation. Toutes et tous, qui tracent les contours d’un monde en constante mutation, constituent des divinités en puissance – car « Les potentiels de réalisation d’une créature sont insoupçonnables. »
Louise Van Brabant