La sérénité du plongeur de fond

Jean-Luc OUTERS, Le com­mence­ment, l’éternité, Impres­sions nou­velles, 2025, 200 p., 18 €, ISBN : 9782390702511

outers le commencement l'éternitéToute écri­t­ure de l’enfance est roman davan­tage qu’autobiographie, dans la mesure où il s’agit à l’auteur.ice qui ose s’emparer de ce sujet si flou et flu­ant, son moi ancien, de faire renaitre un monde irrémé­di­a­ble­ment englouti par le cours du temps, enfoui dans les tré­fonds de l’intimité. Pour Jean-Luc Out­ers, renouer avec le com­mence­ment, l’éternité de son être, c’est pro­pos­er en une suite de chapitres ser­rés autant de microfic­tions où il met en scène le per­son­nel de son réc­it famil­ial et fam­i­li­er ; et de microfrictions où il con­voque sen­sa­tions, humeurs, émo­tions, ten­sions et joies pour nous en faire ressen­tir l’étoffe, en toute prox­im­ité.

Alors, les moments intens­es ou rou­tiniers s’enchainent aux pho­tos de familles, glis­sent du noir et blanc à une couleur gradu­elle, jamais vive ni aveuglante, sou­vent estom­pée selon les ondu­la­tions mêmes d’une capricieuse mémoire. Out­ers n’a rien à appren­dre de ce drame schis­teux d’un intel­lect s’effritant par petits bouts, lui qui a assisté aux rav­ages d’un AVC sur l’animal poli­tique que fut son père, Lucien Out­ers, auteur de l’essai aux accents pam­phlé­taires Le divorce belge. Alors qu’aujourd’hui il a dépassé de cinq ans l’âge auquel s’est éteint son pro­pre géni­teur, le fils jouit d’un esprit intact, ce qui ne l’empêche pas de con­serv­er en per­ma­nence le souci lucide de ce qui pour­rait advenir, ou plus assuré­ment de ce qui advient fatale­ment.

Mais voilà un homme s’avouant enclin à l’oubli, par­tant piètre mémo­ri­al­iste de lui-même, qui recèle un imagi­er par­ti­c­ulière­ment riche de com­mu­nions comme de déchire­ments famil­i­aux, de trau­mas minus­cules (le con­fes­sion­nal !) ou d’engagements majeurs – ceux qui vous poussent à cail­lass­er une banque com­plice de crime con­tre l’humanité et vous amè­nent à l’âge d’homme en pas­sant par la case « une nuit au com­mis­sari­at ».

Qu’on ne s’y trompe pas, on est loin de l’exercice de nos­tal­gie inté­grale et de la com­plainte déplo­rant un monde d’avant que l’on est sûr d’avoir mieux com­pris et ressen­ti que quiconque. Chaque épisode du passé résonne ain­si avec une dimen­sion con­tem­po­raine à l’écriture de ce livre invo­lu­tif. La neige, la radio, la mer du Nord, les cours­es cyclistes, si elles ont changé de den­sité, de sys­tème de dif­fu­sion, de paysage côti­er, de dieux vivants, demeurent les man­i­fes­ta­tions d’un éter­nel présent dont les généra­tions suc­ces­sives, à com­mencer par celle des petits-enfants de l’auteur, éprou­veront encore longtemps l’émotion tou­jours revivis­cente. Ensuite ? Eh bien, l’humanité pour­ra finir, tout plaisir ayant défini­tive­ment déserté ce globe.

Signée par Simon Out­ers, la cou­ver­ture de l’ouvrage, mou­ve­ment décom­posé d’un nageur s’élançant après une large courbe ombil­i­cale, épouse la dynamique à la fois frag­men­tée et flu­ide qui régit la nar­ra­tion de Jean-Luc Out­ers. Où s’abime ce petit per­son­nage qui change de bon­net à chaque plan ? Tout ce qui est cer­tain, c’est que son plon­geon nous délivre une leçon de courage : il y va sans crainte, Rousseau dans une main, Chateaubriand dans l’autre, et des images fortes plein la tête. De quoi se col­leter avec le néant en toute sérénité. Mais n’est-ce pas le but ultime de la Lit­téra­ture ?

Frédéric Sae­nen

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