Archives par étiquette : Jean-Luc Outers

François Emmanuel, à tu et à nous…

Un coup de cœur du Carnet

Christophe MEURÉE (dir.), Le monde de François Emmanuel, A.M.L., coll. « Archives du futur », 2022, 492 p., 28 €, ISBN : 978-2-87168-089-5

meuree le monde de francois emmanuelSi on ne présente plus François Emmanuel, on peut sans fin le redécouvrir, à l’exemple de Jean-Luc Outers qui confie s’emparer régulièrement, au hasard, de l’un de ses romans – et l’étagère qu’ils peuvent occuper dans une bibliothèque est longue – pour y picorer une page, un bref extrait, une ligne. Le volume Le monde de François Emmanuel permettra, à celles et ceux qui ont trop longtemps ajourné le bonheur de faire sa rencontre, de l’approcher cette fois en exhaustivité comme en intimité. Continuer la lecture

Les mots, la guerre, l’amour

Jean-Luc OUTERS, Hôtel de guerre, Gallimard, coll. « L’infini », 2022, 192 p., 18 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782072944239

outers hotel de guerreAu fil d’une saisissante fiction, Jean-Luc Outers nous embarque dans une remontée dans le temps, un vertige mémoriel, direction Sarajevo assiégée, au cœur des combats dans l’ex-Yougoslavie. Invité par Reporters sans frontières à se rendre à Sarajevo en qualité d’écrivain, l’auteur séjourne en 1994 durant une semaine à l’Holiday Inn où sont regroupés les journalistes internationaux. Vingt-cinq ans plus tard, une force irrépressible le pousse à remettre ses pas dans l’année 1994, à se donner rendez-vous avec un pan de passé collectif marqué par la douleur, avec un fragment de passé intime condensé dans le nom d’Anna, une anesthésiste italienne rencontrée dans un hôpital. Continuer la lecture

Autopsie du fonctionnaire dans son milieu

Jean-Luc OUTERS, L’ordre du jour, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-558-2

outers l ordre du jourPremier roman de Jean-Luc Outers, paru en1987 aux éditions Gallimard, L’ordre du jour reparait dans la collection Espace Nord. Cette réédition est l’occasion de remettre sur les tables un récit dont le tranchant est loin d’avoir été émoussé par les années.

L’ordre du jour dont il est ici question prend la forme d’un cheminement en compagnie des névroses d’un narrateur anonyme, dans les méandres de l’administration du département des travaux publics de la ville de Bruxelles. Des névroses qui se cristallisent autour du passage du temps, de l’attente et du langage – ce qui vaut au récit d’être piqué de réflexions liant l’usage et la polysémie de mots et d’expressions à la fois banales et symptomatiques d’une certaine déliquescence systémique. Toutes ces névroses suivent la direction de la crainte, celle de se perdre : dans l’autre (“confusion totale où l’identité n’aurait plus la moindre trace”), dans la langue qui “nous asservit, en quelque sorte”, dans l’absurdité de règles édictées et modifiées suivant l’imprévisible bon vouloir d’une poignée d’hommes s’accrochant à un pouvoir toujours précaire. Une crainte qui se fait plus vive à mesure que se succèdent les disparitions (morts et autres emprisonnements) qui émaillent la vie professionnelle du narrateur. Continuer la lecture

Le grain sépia des secrets de famille…

Jean-Luc & Simon OUTERS, Portraits de famille, Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre », 2021, 58 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-119-7

outers portraits de familleOn a tous été confrontés aux vieilles photos de famille. Photographies polaroïd, sépia, argentiques qui ont cet avantage sur le numérique d’être imprimées donc aussi le pouvoir de remonter à la surface un jour ou l’autre, sans crier gare. Photos détentrices le plus souvent de secrets « flottant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gardiens de mémoires enfouies, ces clichés, retrouvés au fond de quelque tiroir, prennent la place de mots soufflés, écrits et perdus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent parfois. Dans ce texte publié à La pierre d’alun sous forme de petit carnet à spirales (à feuilleter en écoutant William Sheller), les images de Simon répondent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dialogue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révélateurs qui font revivre les silhouettes familiales délitées. Continuer la lecture

« La fraîcheur des abîmes… »

Carl NORAC, Piéton du monde, choix anthologique et postface de Gérald Purnelle et Jean-Luc Outers, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 291 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-552-0

norac pieton du mondeL’innocence souvent insolente de l’adolescence et cette envie de fuite que l’on jette à la face du monde quand on a 20 ans, Carl Norac en a fait le matériau de sa poésie à la fois brute, dense et sensuelle.

En ce temps-là, ma vie s’inventait encore. J’avais la fraîcheur des abîmes quand elles balancent l’adolescent d’une paroi vers l’autre et qu’il bande à l’idée de vivre. Je courais dans les forêts avec des mots vainqueurs à la bouche. Mon emploi était le candide. J’en cultivais les ombrages. Continuer la lecture

Rolin et Sollers, attelés au même livre

Dominique ROLIN, Lettres à Philippe Sollers 1981-2008, éd. établie et présentée par Jean-Luc Outers et annotée par Frans De Haes, Gallimard, 2020, 432 p., 24 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-07-289375-9

rolin lettres a philippe sollers 2Avec ce deuxième volume des lettres de Dominique Rolin à Philippe Sollers, couvrant cette fois les années 1981 à 2008 – l’écrivaine disparaît quatre ans plus tard, le 15 mai 2012 – se clôture une aventure exceptionnelle et rare, à la fois amoureuse et littéraire, dont il y a peu d’équivalent dans l’histoire des lettres – et dans la vie, tout simplement. Exceptionnelle par sa fécondité d’écriture, certainement, tant les deux écrivains, depuis leur rencontre à l’automne 1958, ont conçu – outre leur œuvre personnelle, distincte mais par moments existant en miroir –  une prouesse qui défie le temps, les habitudes et les conformismes. Continuer la lecture

Au bord des précipiscines

Jean-Luc & Simon OUTERS, Maîtres nageurs, Pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2018, 64 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-106-7

Dans Le voyage de Luca, prix Rossel des jeunes en 2008, Jean-Luc Outers s’émerveillait au travers des yeux de ses personnages, incrédules sur les bords du précipice du Colorado, grand auteur liquide du Grand Canyon. Devant tant d’une magnificente beauté, hébété, il se demandait devant le divin œuvre de la nature : « combien de conversions au bord du précipice ? » Continuer la lecture

La galaxie Dominique Rolin-Philippe Sollers

Dominique ROLIN, Lettres à Philippe Sollers 1958-1980, éd. établie, présentée et annotée par Jean-Luc Outers, Gallimard, 2018, 480 p., 24 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978-2-07-279542-8

Dans le sillage du premier volume Lettres à Dominique Rolin 1958-1980 de Philippe Sollers (un volume établi, présenté et annoté par Frans De Haes, paru chez Gallimard en 2017), sort le premier tome des Lettres de Dominique Rolin. Fait rare, voire unique dans le champ de la correspondance, les épistoliers étant tous deux écrivains, les lettres de l’un et de l’autre sont scindées et non croisées. Le choix éditorial est celui d’un dialogue qui se fait entre les tomes et non au sein d’un même espace textuel. Œuvre sidérante, tout entière portée par la passion absolue que nouèrent Philippe Sollers et Dominique Rolin jusqu’à la mort de celle-ci en 2012, cette constellation épistolaire offre une plongée souveraine dans un lien électif, un amour d’exception. Du coup de dés magique d’octobre 1958 (l’aimantation réciproque d’un jeune homme de vingt-deux ans ayant bousculé le paysage littéraire avec Une curieuse solitude et d’une écrivaine de quarante-cinq ans) à leur complicité passionnelle qui traversera les décennies, leur aventure existentielle, créatrice est tout entière placée sous le signe de l’axiome des amants : un pacte indéfectible entre deux êtres liés par une communauté intérieure, de sang et d’encre. Amour de l’aimé/e, de l’écriture, de la magie de Venise, de l’île de Ré, du « Veineux » (l’appartement de Rolin), laboratoire de deux œuvres qui se construisent sur des plans de composition distincts, haute exigence dans l’invention des formes, échos des événements historico-politiques, ouverture à la Chine vue comme une ligne de fuite par rapport à l’enlisement de l’Occident rythment une correspondance unique dans la littérature française. À l’invention sollersienne de structures textuelles inédites répond chez D. Rolin la quête d’un rythme, d’un souffle propre à chaque création. Continuer la lecture

Morts et vifs

Coup de coeur du Carnet

Jean-Luc OUTERS, Le dernier jour, avant-propos de JMG Le Clézio, Gallimard, 2017, 152 p., 14,50 €/ePub : 10,99 €, ISBN : 9782072732775

outersL’écriture et l’art en général ont au moins en commun avec la mort de comporter une part importante de mystère. Se fondant sur la connaissance intime qu’il en avait, complétée par les souvenirs des proches, Jean-Luc Outers a composé six tableaux relatant les derniers jours de six personnalités belges d’exception. Un défi singulier qu’il relève avec brio et finesse, s’inscrivant ainsi dans les traces de Mallarmé et de ses Tombeaux, comme le souligne JMG Le Clézio dans son avant-propos chaleureux. Continuer la lecture

Henri Michaux « en appel de visages »

Il flotte à la Bibliotheca Wittockiana une atmosphère envoûtante de sérénité. À la fois en retrait du monde et en son cœur même, ce musée unique, consacré à la reliure d’art, nous rappelle le respect dû à la seconde invention capitale de l’humanité, après la maîtrise du feu : le Livre. Continuer la lecture

Michaux, l’à distance

Un coup de cœur du Carnet

Henri MICHAUX, Donc c’est non, lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers, NRF, Gallimard, 200 p., 19,50 €/ePub : 13,99 €

michauxAlors que d’aucuns devraient se faire inoculer quelque vaccin pour guérir de la rage d’apparaître qui semble les tenir, Henri Michaux incarne un contre-exemple absolu dans le refus de livrer son image, de laisser une trace autre qu’écrite, de brader sa présence au monde. Le barbare altier qu’il était partageait ainsi avec certaines peuplades fallacieusement taxées de « primitives » la conviction qu’être photographié revenait à se faire voler son âme ; et le seul film où on peut l’entrevoir, lors d’une conférence prononcée par Borges au Collège de France en 1983, montre un homme en passe de verser dans l’invisibilité, au regard dissimulé par d’épais verres fumés. Jamais d’interview, pas d’enregistrement. Pire : il était phobique du contact humain, en tout cas de celui que dictent les convenances sociales ou les ambitions littéraires. Alain Bosquet, dans La Mémoire et l’oubli, cernera très bien l’attitude de Michaux lorsqu’il se trouvait à proximité d’un congénère : « Je l’admire, de se montrer si hérissé, si hostile, si grinçant. Les vingt-cinq ou trente fois que je l’ai rencontré, j’ai surtout aimé le malaise superbement intelligent qui émanait de lui : aucune concession et aucune politesse extérieure. » Continuer la lecture