Henri Michaux et les drogues : une posture lyrique

Muriel PIC, Leçons de pos­ses­sion. Les archives de la drogue d’Henri Michaux, Mac­u­la, 2025, 235 p., 35 €, ISBN : 9782865891702

pic lecons de possessionL’activité édi­to­ri­ale con­sacrée par Hen­ri Michaux au domaine de la drogue cou­vre dix ans, de 1956 à 1966, au cours desquels parurent Mis­érable mir­a­cle, L’infini tur­bu­lent, Paix dans les brise­ments, Con­nais­sance par les gouf­fres et Les grandes épreuves de l’esprit. Mais il y a égale­ment quelques sou­venirs datant de 1983, Par sur­prise et Le jardin exalté. Autant de titres explicite­ment sig­nifi­ants que précè­dent au loin une allu­sion dans Ecuador en 1929 et quelques pages dis­crète­ment nom­mées Ether dans La nuit remue en 1931.

À la diver­sité des alcaloïdes dont l’usage est men­tion­né, la mesca­line issue d’un cac­tus mex­i­cain, le LSD tiré de l’ergot de sei­gle et la psilo­cy­bine pro­duite par un champignon mex­i­cain, s’ajoute dans ces ouvrages une var­iété de dis­cours sur l’expérience de la drogue. Ils vont des descrip­tions clin­iques aux évo­ca­tions poé­tiques, et dans les marges qui appa­rais­sent par­fois, sont men­tion­nés les lieux, les cir­con­stances, les dos­es, les sub­stances, les sen­sa­tions.

Ray­mond Bel­lour, dans les Œuvres com­plètes qu’il a éditées, mon­tre que les paroles mar­ginales et les dessins don­nent à la lec­ture une dimen­sion nou­velle, que les adden­da font appa­raitre la dis­tance prise par Michaux à l’égard de ses expéri­ences, que les archives, les cor­re­spon­dances, les épreuves cor­rigées et les réécri­t­ures sont les signes de l’insupportable trou­ble qu’il a ressen­ti et de la maitrise qu’il a été capa­ble de con­serv­er.

Muriel Pic fran­chit un pas sup­plé­men­taire. Pour Leçons de pos­ses­sion, elle entre dans l’atelier de Michaux et, replaçant l’œuvre mescali­enne dans son con­texte, explique que les textes et les dessins nés de la folie volon­taire ont d’abord été con­sid­érés par le milieu médi­cal comme des doc­u­ments sci­en­tifiques sur l’hallucination. On trou­ve, en effet, dans les pre­mières notes d’auto obser­va­tion parues dans des revues de la phar­ma­ceu­tique qui mobilisent artistes, écrivains et pat­ri­moine cul­turel, les noms de Ciba, Geigy ou San­doz… Mais l’approche sci­en­tifique se mue en ce que Muriel Pic con­sid­ère comme une pos­ture lyrique :  de l’aliénation expéri­men­tale nait un déplace­ment de la fig­ure de l’auteur, une présence étrangère en soi et un état de pos­ses­sion. En allant plus loin que Wal­ter Ben­jamin, Aldous Hux­ley ou Ernst Jünger dans sa « recherche de l’émotion sou­veraine » l’auteur de Con­nais­sance par les gouf­fres est passé des descrip­tions clin­iques aux évo­ca­tions poé­tiques.

Jacques Car­i­on

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