Quand le non-dit cogne de l’intérieur

Nathanaëlle PIRARD, Loin d’Eden, Mur­mure des soirs, 2025, 274 p., 22 €, ISBN : 978–2‑93123–534‑8

pirard loin d'edenVic­toire est une char­mante octogé­naire qui vit seule depuis le décès de son mari il y a quelques années déjà. Elle recueille tem­po­raire­ment son fils, suite à son divorce, mais celui-ci décède subite­ment et la voilà oblig­ée d’enterrer Philipp. Le poids des ans faisant son œuvre, Vic­toire fait quelques chutes sans grav­ité et sa fille la force à quit­ter son foy­er empli de sou­venirs pour son ultime demeure, une mai­son de repos.

Envahie de tristesse et inca­pable de com­mu­ni­quer avec sa fille intran­sigeante, Vic­toire accepte avec résig­na­tion son nou­veau rythme de vie au « Bon­heur dans les prés », où elle observe avec cir­con­spec­tion ses nou­veaux voisins plus dégradés qu’elle. Sa petite fille Florine vient lui ren­dre régulière­ment vis­ite avec son amie Mona, dont la ressem­blante frap­pante avec une amie de jeunesse la rep­longe dans un événe­ment très douloureux de son passé.

Mais cette Mona a dans le regard un petit quelque chose de spé­cial. Elle sem­ble vieille avant l’âge. Je ne m’explique pas mon envie de faire con­fi­ance à cette qua­si incon­nue. Sans doute parce que je la sens dif­férente, comme Lizzie et moi. Cette minus­cule par­tic­u­lar­ité que les autres mon­traient du doigt nous a causé tant de tort.
Le fan­tôme de Lizzie ne s’est pas con­tenté de raviv­er mes douleurs de jeunesse. Il a réveil­lé mon espoir de ne pas emporter mon secret de l’autre côté. Par­tir en déposant ici ce qu’ils m’ont fait, ce qu’ils ont fait de la jeune fille que j’étais avant, com­ment ils ont brisé tout ce que j’avais de lumineux. Ce que Firmin m’a aidée à recon­stru­ire, petite par­celle par petite par­celle. Firmin qui voulait pour moi le par­adis, mais ne savait rien de mon enfer.
Même à Armande, ma seule autre amie, qui me con­nais­sait vrai­ment, j’ai caché cette noirceur.
Con­fi­er tout cela à mes proches est au-dessus de mes forces

Les sou­venirs resur­gis­sent, douloureux, et Vic­toire se rend à l’évidence : elle est rongée par la colère et éprou­ve le besoin de se laver de son passé, muselée par un secret qu’elle n’a jamais racon­té à per­son­ne. Poussée par la force de son incon­scient, elle donne à Mona les car­nets où elle a recueil­li les notes sur son passé.

Empris­on­née dans un long deuil, l’amie de Florine subit un élec­tro­choc en décou­vrant l’histoire de la vieille dame. Une rela­tion pro­fonde et pudique se tisse peu à peu entre ces deux femmes de deux généra­tions qui se ren­con­trent avec authen­tic­ité de cœur, sans juge­ment, pas à pas, pour ne pas effarouch­er l’autre. L’histoire de Vic­toire habite de plus en plus Mona, qui peine à oser être qui elle est vrai­ment. Être la déposi­taire unique d’un secret va tour­menter son car­ac­tère d’ermite et la pouss­er à sor­tir de sa zone de con­fort pour aider Vic­toire et oser exis­ter. Enfin…

Le nou­v­el opus de Nathanaëlle Pirard nous offre dans un style flu­ide et ten­dre une belle his­toire de trans­mis­sion et d’apprentissage. Avec une struc­ture nar­ra­tive tra­vail­lée, l’autrice abor­de le poids des secrets et des non-dits, la bataille à men­er par­fois pour oser être soi et le besoin de faire la paix avec son passé. En fil­igrane, nous décou­vrons un élé­ment mécon­nu de l’histoire d’Irlande par­ti­c­ulière­ment inter­pel­lant.

Loin d’Eden nous donne à lire une his­toire d’amitié orig­i­nale pro­fondé­ment humaine, pudique et sen­si­ble entre une vieille dame dont la vie est désor­mais parsemée de deuils et une jeune femme qui peine à s’affirmer de peur que le monde s’écroule.

Et je suis en train de per­dre ces petites choses qui sem­blent si banales, si nor­males quand on les tient fer­me­ment, mais qui devi­en­nent pré­cieuses quand elles vous filent entre les doigts : l’équilibre, la maîtrise de mon pro­pre corps, peut-être bien­tôt ma mémoire ?

Une his­toire qui nous rap­pelle qu’un sim­ple geste, un sim­ple mot empreint d’humanité peut par­fois mar­quer durable­ment l’autre et apporter un baume à sa soli­tude par­fois si pesante…

Séver­ine Radoux

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