Ceux qui vivaient au Lutetia

Fabi­enne BLANCHUT, Cather­ine LOCANDRO, DAWID, Les cheveux d’Edith, Dar­gaud, 2025, 160 p., 22,95 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782505120001

blanchut locandro dawid les cheveux d'edithEn mai 1945, Paris reprend peu à peu son quo­ti­di­en d’a­vant-guerre. Les enfants vont à l’é­cole, les ciné­mas dif­fusent Les enfants du par­adis et les ado­les­cents révisent pour le bac­calau­réat. C’est juste­ment le cas de Louis, un jeune garçon de 17 ans qui partage ses journées entre le lycée et son petit job au ciné­ma. Alors qu’il tra­verse, comme à son habi­tude, la ville à vélo, il ne peut s’empêcher d’ob­serv­er, mal à l’aise, les bus de déportés revenus des camps de la mort qui se ren­dent de plus en plus nom­breux au Lute­tia. Entre la crainte de pass­er pour un voyeur et l’en­vie d’en savoir plus sur ces gens qui ont tout per­du, Louis va finale­ment faire le choix de se porter volon­taire et accueil­lir les âmes égarées et trau­ma­tisées qui arrivent jour après jour. Le choc est total pour les Parisiens qui vien­nent seule­ment de décou­vrir l’ex­is­tence des camps de con­cen­tra­tion ; et l’ar­rivée des sur­vivants, amaigris, malades, boule­verse l’opin­ion des habi­tants de la cap­i­tale. Les hor­reurs de la guerre pren­nent soudaine­ment un nou­veau vis­age et le mutisme s’in­stalle dans les familles : qui a col­laboré ? Qui savait mais n’a rien fait ? Plus le jeune Louis s’in­vestit dans ses actions de bénév­ole à l’hô­tel Lute­tia, plus il s’in­ter­roge sur les actions de son père. Leurs liens se déli­tent peu à peu et le fos­sé entre les deux généra­tions ne cesse de se creuser.

Si son père lui inter­dit de retourn­er au Lute­tia et lui enjoint de se con­cen­tr­er sur son bachot, Louis, lui, entend bien con­tin­uer ses per­ma­nences. C’est que, sur place, il a fait la ren­con­tre d’Edith et Syl­vette. Deux jeunes femmes récem­ment arrivées des camps qui parta­gent une même cham­bre à l’hô­tel. Si Syl­vette sem­ble renouer peu à peu avec la vie, Edith peine à sor­tir de sa pros­tra­tion. Pour­tant le temps presse, les rescapés ne restent que 4 ou 5 jours au Lute­tia, ils doivent ensuite quit­ter les lieux avec de nou­veaux vête­ments et des tick­ets de métro pour recom­mencer leur vie. Pen­dant le temps qui lui reste, Louis va tout faire pour redonner le sourire à Edith et faire renaitre son goût de vivre.

Fabi­enne Blanchut, Daw­id et Cather­ine Locan­dro abor­dent cette péri­ode encore taboue de l’his­toire de France avec beau­coup de pudeur et de finesse. Le Lute­tia a accueil­li 18 000 rescapés des camps en 6 mois, ceux que François-Jean Armorin a nom­mé « le cortège des revenants – revenant, jamais ce mot n’a ren­du un son aus­si plein, aus­si vrai » dans le jour­nal Con­corde. En 156 pages, le trio réus­sit à con­denser dans Les cheveux d’Edith toute la com­plex­ité de cette péri­ode sus­pendue qui ne dura que quelques semaines : le choc de la décou­verte des camps, le retour des pris­on­niers, la honte et le déni face à ces sur­vivants de l’hor­reur mais aus­si la joie de voir la guerre pren­dre fin, la légèreté de l’été et l’in­sou­ciance de l’ado­les­cence. Avec des tons sépia et un dessin très doux, Daw­id apporte un peu de chaleur à un thème pour­tant empreint d’une grande vio­lence, comme nous le rap­pel­lent les planch­es beau­coup plus som­bres qui se déroulent dans les camps. Comme la cou­ver­ture l’évoque, Louis, Edith et tous les autres doivent désor­mais se tourn­er vers un avenir encore indé­cis, même si les trau­ma­tismes et la men­ace du nazisme restent bien présents dans l’om­bre.

Julie Leclerc

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