Iran : le combat des diasporas

Michel CLAISE, Ali AMERIAN, Le par­fum du safran, Genèse édi­tion, 2025, 209 p., 22,50 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑3820104–71

claise amerian le gout du safranExpert pour les médias en matière de crim­i­nal­ité, de cor­rup­tion et de blanchi­ment, l’ancien juge d’instruction brux­el­lois Michel Claise a dévelop­pé par­al­lèle­ment une œuvre romanesque. À tra­vers ses qua­torze romans, il a pu présen­ter ses inves­ti­ga­tions sous un autre jour, celui d’une fic­tion ancrée néan­moins dans la réal­ité. Cette fois, il s’est asso­cié à Ali Amer­ian, réfugié iranien en Bel­gique, devenu avo­cat. Ils évo­quent dans Le par­fum du safran l’assassinat de Mah­sa Ami­ni en sep­tem­bre 2022 et ses réper­cus­sions vues par la dias­po­ra irani­enne en Europe.

Entre roman et doc­u­ment, Le par­fum du safran de Michel Claise et Ali Amer­ian s’inscrit dans une actu­al­ité récente puisqu’il démarre en sep­tem­bre 2022 et se ter­mine en… 2026. On se sou­vient (plus ou moins) des images par­v­enues après l’assassinat odieux de Mah­sa Ami­ni (Jina Ami­ni, de son vrai prénom kurde, inter­dit par l’état civ­il). Cette étu­di­ante irani­enne d’origine kurde s’était sim­ple­ment ren­due coupable d’avoir mal noué son hid­jab ! Les vio­lences de la police des mœurs lui avaient été fatales. Sa mort sus­ci­ta des soulève­ments pop­u­laires en Iran d’abord, réprimées dans le sang, en Europe ensuite, cou­verts (plus ou moins) par les médias, soutenus (plus ou moins) par les poli­tiques et les ONG. La jeunesse irani­enne, en pre­mière ligne, en conçut un espoir énorme de lib­erté. Le par­fum du safran est aus­si un livre de com­bat pour les droits du peu­ple iranien et en par­ti­c­uli­er ceux des femmes et reprend à plusieurs repris­es le slo­gan « Zan, Zen­de­gi, Aza­di ! » (Femmes, Vie, Lib­erté !). Les répres­sions sont mal­heureuse­ment tou­jours vives aujourd’hui, alors que la guerre en Ukraine et celle à Gaza ont éclip­sé la sit­u­a­tion dans cette dic­tature religieuse qu’est l’Iran depuis 1979.

L’originalité de ce roman est de nous racon­ter ces actu­al­ités du point de vue d’un cou­ple iranien, très dif­férent de ce que les Belges en ont perçu à tra­vers nos médias. Nous suiv­ons Reza et Neda Dousti, cou­ple brux­el­lois. Reza y a suivi ses par­ents en 1986, alors qu’il était âgé d’à peine un an. Leur pays venait de bas­culer dans la dic­tature religieuse après la révo­lu­tion islamique de 1979. Reza nous racon­te son enfance mar­quée par la dif­férence, comme exilé et comme Iranien, la plu­part des gens con­fon­dant le peu­ple perse et le régime islamique. Tout au long du livre, ce regard intime, humain, vibrant, ce mélange entre l’histoire d’un cou­ple et l’Histoire d’un pays font l’originalité du pro­pos. A par­tir de l’assassinat de Mah­sa Ami­ni, nous assis­tons égale­ment aux trist­esses, colères, doutes et peurs de ce jeune cou­ple, ain­si qu’à sa volon­té de mobilis­er. Les actions se mul­ti­plient au Par­lement européen, à Berlin, à Paris, à Zaven­tem, au parc du Cinquan­te­naire où se mobilise une équipe Run4Iran avant de courir les 20 km de Brux­elles…

Avec la prise d’otage du Belge Clé­ment Duchateau (pseu­do on ne peut plus trans­par­ent d’Olivier Van­de­cas­teele), on assiste effarés à un change­ment d’attitudes des médias et des autorités belges face à ces man­i­fes­tants et mil­i­tantes qui dénon­cent les vio­lences faites au peu­ple iranien, his­toire de se ménag­er les auto­crates religieux au cours des négo­ci­a­tions, ce qu’on a appelé leur ‘diplo­matie des otages’. En Bel­gique, il n’y en a plus que pour ce Clé­ment Duchateau. D’autres événe­ments vont boule­vers­er le quo­ti­di­en de ce jeune cou­ple : d’abord, le risque d’expulsion de deux jeunes Iraniens de 20 ans, expul­sion qui les con­duirait à une mort cer­taine. On suit à cette occa­sion la con­fronta­tion du temps court des médias au temps long de la Jus­tice, ren­for­cé par l’inertie aveu­gle de l’administration. Ensuite, la libéra­tion d’un ter­ror­iste iranien con­tre celle de Duchateau. Enfin, la récep­tion en grandes pom­pes à Brux­elles du maire de la cap­i­tale irani­enne, surnom­mé « le bouch­er de Téhéran ». Aver­ti par la sûreté de l’État, le cou­ple, de mil­i­tant, devient une cible. Avec la nos­tal­gie du pays natal, les sou­venirs liés à l’enfance, les réal­ités de l’exil, les ten­sions dans la vie pro­fes­sion­nelle quand on s’expose poli­tique­ment, les urgences qui pren­nent à la gorge, ce vécu intime donne tout son sel à ce roman-doc­u­ment. Aujourd’hui, une douzaine d’activistes de Run4Iran con­tin­u­ent de courir chaque dimanche…

Arrivé à la fin du livre, on se sur­prend à se deman­der où en sont le peu­ple iranien face aux mol­lahs et l’appel « Zan, Zen­de­gi, Aza­di ! »

Michel Tor­rekens

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