Un coup de cœur du Carnet
Laurence SKIVEE, Je trace, Lettre volée, 2025, 157 p., 22 €, ISBN : 9782873176563
Avez-vous déjà vécu ça, cette situation-là ? Vous êtes au téléphone, un papier en main, un stylo à bille en main. Et, pendant la conversation, machinalement, le stylo court, tire des traits abstraits, venant d’on ne sait où, ou des figures comiques voire grotesques, ou la tasse ronde et jaune devant vous reprend corps et vie sur papier. Au fond, Je trace nous parle de ça, de ces “choses” en nous, de ces présences qui ne demandent qu’à sortir et à voir le jour parmi nous, sous nos doigts, parce que, par hasard, il y a un feutre en main, un crayon ou un stylo à bille, et une feuille bien sûr, un papier à couvrir.
Voilà 20 ans que Laurence Skivée trace, laisse surgir, machinalement, son bestiaire intime et interne, les bêtes qui l’habitent, les bêtes qui l’animent. Rien de prémédité là-dedans. Ça aurait pu virer à l’abstraction. Ou au grotesque. Mais non : la plupart du temps, ça prend la forme de bêtes, parfaitement reconnaissables, ou de bêtes vaguement bêtes, à peine reconnaissables, ou de traces de bêtes, d’empreintes.
C’est ce qu’on voit en feuilletant Je trace, les images du livre constituant comme une anthologie visuelle reprenant le meilleur ou le plus significatif de 20 ans de pratique, de 20 ans de plongée dans je-ne-sais-pas-quoi. Une part intérieure, d’habitude muette, d’habitude invisible. Une part à fleur de peau. Une vibration ultra sensible. Ultra réactive.
Laurence Skivée et sa langue si personnelle, ultra sensible elle aussi, accompagnant les bestioles tracées, nées au hasard du trait. Laurence Skivée délivrant des poèmes ultra courts qui sonnent parfois, comme le fit Henri Michaux jadis, comme des bribes de réflexions, des fragments à fleur de peau sur comment l’autrice vit la chose. L’expérience. Laurence Skivée suggérant les ponts. Les passerelles qu’il y a entre tracer des bêtes et écrire comme Laurence Skivée aime écrire : ça laisse naitre du texte, ça part et parle d’où ça remue. Des vibrations, bien réelles, qu’on ressent à l’intérieur une fois qu’on décide, sans vraiment décider, de laisser la voix à nos parts invisibles. Vous savez, celles qu’on a toutes et tous en nous et qui, rarement, sortent de leurs cachettes. Celles qui n’ont pas de voix mais qui nous font sentir ultra vivantes. Errants et errantes ultra présents.
Cela donne des choses comme celle-ci :
De la prédation et de la fuite
Tout ce qui y surgit y disparaît
S’y agite ou y stagne
Comme une échappée
Ou comme celle-là :
Égarement
Fourmillement
Coulées et serpentement
L’entendement est éperdument ravi
Chaque poème de Laurence Skivée est un sol à ouvrir. Une matière concrète et abstraite à creuser. Une occasion unique de voir, d’entendre et d’écouter ce qui nous ravit. Les élans qui nous portent et traversent au commencement, avant tout savoir rationnel. Comme si les tracés et les mots nous faisaient toucher, provisoirement, du doigt, en quelques traits, en quelques lignes, à l’enfance de l’art. Au commencement des mondes et des vies intérieures.
Grand livre.
Vincent Tholomé