Un coup de cœur du Carnet
Carl NORAC, Le livre de la lueur, Bruno Doucey, 2026, 115 p., 15 €, ISBN : 9782362295591
C’est par le souvenir du premier vers de la Ballade des pendus de Villon que s’ouvre le nouveau recueil de Carl Norac, Le livre de la lueur, aux éditions Bruno Doucey. Une réminiscence d’un poème découvert sur les bancs de l’école et qui permet au poète de choisir la première personne du pluriel pour nous entrainer dans son sillage, « ce nous le plus étrange » qui convoque, autour de lui, une non moins étrange communauté. Celle des poètes, lectrices et lecteurs devenus adultes mais qui ont conservé la lueur flibustière de l’enfance. Dès lors, une sorte de confrérie s’établit, celle des « frères humains qui après nous vivez » et que relaye, parmi d’autres, le grand Hugo dans un poème de 1881 intitulé justement Nous :
Nous jetons des lueurs sur les foules fécondes
Notre clarté noyée apparaît sur les ondes,
Disparaît, puis revient, et surnage toujours ;
Un sombre amour remplace en nous tous les amours
Assurément, Carl Norac s’inscrit dans cette filiation en s’emparant à son tour de ce « nous » de connivence, solidaire et fraternel, pour en évoquer la vibrante étincelle qui jamais ne s’éteint. On sait depuis ses précédents recueils que Norac est un nomade, un piéton du monde, arpenteur curieux de terres lointaines, d’ iles oubliées à l’image de celle des enfants perdus de Peter Pan. Sorte de territoire intermédiaire où l’on ne peut accoster sans la lueur du halo d’une fée penchée sur le livre. C’est à cette terre du Milieu que l’on pense quand on suit les sentiers balisés par le petit Poucet-Norac. La magie du kaléidoscope opère instantanément ! Et l’on s’imagine perdu, juste un peu, sur un quai de recouvrance battu par les vents, au crépuscule, sous cette lumière blafarde qui n’existe que pour exciter les chiens et les loups. Et nous devenons à notre tour ces animaux errants qui savent reconnaitre, malgré les nombreuses impasses, la porte entrebâillée sur un clair-obscur.
Nous avons trop souvent lissé le vent. Nuages au premier plan du paysage. Soleil d’un bal laissé pour mort, à Ostende. Promeneurs tracés d’une vaine course, sous un ciel noué si fort. Et si bas qu’il oublierait jusqu’au poing brandi de l’aurore. Nous avons trop tenté d’aplanir ce vent-là par bravade. Si près de la digue, nous retrouvons ces traces de pattes d’oiseaux quand elles écrivent déjà, d’un envol, le seul contre-chant qui vaille.
Les quelques lieux et noms évoqués permettent de cartographier les espaces qui façonnent l’imaginaire du poète. On retrouve au premier plan le tropisme vers Ostende et la digue qui est ce territoire de l’entre-deux, partagé entre la soumission des ruelles sombres de la ville et l’arrogance trop solaire de la plage. La digue alors devient cette fissure où peuvent s’épancher nos blessures.
Nos blessures sont ouvertes à l’heure où les échoppes ferment, bleuissures sans ciel coupable, brèches de peu, ce bord efflanqué de nos crânes, conjugaison de la noirceur en une nuit grisante par défaut. Nous vivons de flammèches qui sont à la fois mots, soupirs, écarts de langage, où tout tangue, s’amoncelle, dés pipés, épingles, sentiments piétinés, vaines remontées, avec tout ce fiel de soi qui sature, l’œil riant la larme. Qu’importe les énumérations quand nos blessures, vos blessures, telles des portes, choisissent la béance à l’heure où les bars de nuit s’éteignent, juste avant le premier tram.
Comme Verlaine entrainant Germain Nouveau, son complice d’âme, à travers « [l]es bars attractifs » de Londres, Carl Norac nous emmène à sa suite vers ces terres aux frontières entrevues. La seconde partie, sous le tire Carnet de rouille, explore plus avant encore quelques havres fréquentés (Lisbonne, Prague ou Mons), comme un capitaine consignant ses souvenirs dans un carnet de bord légèrement érodé.
En quête d’une lucidité qui se logerait dans le creux des failles, et dans le sillon des Entrevisions de Charles Van Lerberghe, Norac privilégie la lumière indirecte qui se reflète « derrière le paravent » des pôles.
Il est des heures où entrevoir figure un mot d’aveugle, d’autres heures où chaque entrebâillement se traduit en orée, ensuite en horizon, en oraison peut-être, ce moment qui ne claque pas, cette seconde tangible, ce fil de laine qui tient sans prétendre luire.
Avec le poète en point de mire, nous nous bercerons de lueurs furtives qui sont caresses plutôt qu’étreintes, chuchotis plutôt que bavardages, escarbilles plutôt que feu ardent.
L’ensemble du recueil se dévoile ainsi dans les commissures de nos attentes ; s’infiltre délicatement dans l’interstice d’une velléité que nous comblons par des mots encrés sur nos cahiers d’écoliers. La poésie, chez Carl Norac, est faite de copeaux, d’éclats, de tessons qui s’immiscent dans les zébrures de nos vies chavirées. Surtout, ces éclairs entraperçus entretiennent nos rires et nos larmes, et « ce léger tremblement de vivre qui, par instants, réclame encore la lueur. »
Carl Norac ne cesse d’attiser cette flamme qui vacille dans l’alcôve… et nous nous y lovons, fragiles mais rassurés. Avec lui, la vie, au fond, se décline à petits feux !
La lueur venait souvent au moment de fermer le livre. […] Ni sentence, ni apprêt : ceci est un éclat de vivre.
Rony Demaeseneer